Anniversaire

La Dogana fête trente ans de poésie

En 1981, Florian Rodari quittait la direction de la «Revue de Belles-Lettres» et fondait avec deux autres comparses une maison d’édition, avec toujours la poésie en ligne de mire. A un rythme parcimonieux, le catalogue s’est construit et une réputation avec. Les nouvelles traductions de Giacomo Leopardi et d’Anna Akhmatova font partie des succès de l’équipée

Une histoire de rencontres. Florian Rodari, au terme de la conversation qui s’est échappée vers l’Italie, la peinture et la musique, revient à ce constat simple: La Dogana, la maison d’édition qu’il a fondée à Genève il y a trente ans avec deux autres comparses, Peteris Skrebers et Jo Cecconi, a cheminé et fleuri au gré de coups d’amitié et d’émerveillements poétiques. Car La Dogana se voue d’emblée aux poètes avec l’envie de percer les frontières entre la France et la Suisse. Trente ans plus tard, le pari, déterminé mais fragile comme tout ce qui touche à la poésie, a pris, lentement, racine: 80 titres, cinq collections, une centaine d’auteurs et même des succès de librairie. Lentement car l’option est clairement de serrer les choix et de soigner la fabrication, papier, typographie, blancs.

Un catalogue s’est construit (en piliers, Philippe Jaccottet, Anne Perrier, Pierre-Alain Tâche, Pierre Voélin, Frédéric Wandelère, Alain Madeleine-Perdrillat, Pierre Chapuis, Michel Orcel…) et avec lui une réputation. La Dogana vend en France grâce au réseau de libraires indépendants qui tiennent à mettre la petite maison en évidence. Et en Suisse romande, terre de poésie, on l’oublie trop souvent. «Il y a plus de lecteurs de poésie en Suisse romande que dans toute la France. Mais le réseau de librairies susceptibles de soutenir ce type de livre s’est raréfié ici», regrette Florian Rodari.

Le détonateur était l’envie de pouvoir déployer une œuvre dans des largeurs qu’une revue de poésie ne permet pas. Autre vœu ferme: faire connaître les poètes suisses en France et les poètes français méconnus en Suisse.

Parmi les cadeaux qui ont lesté immédiatement les fondations de la jeune maison, la traduction en 1984 par Philippe Jaccottet des Solitudes du poète baroque espagnol Luis de Góngora. «Je me suis fait grâce à mes oncles», s’amuse volontiers Florian Rodari. L’un des oncles est le poète et traducteur Philippe Jaccottet. L’autre est Gianni Rodari, poète italien communiste (1920-1980), auteur de recueils pour la jeunesse. «Mon amour des livres est né dans la bibliothèque de mon père. A ­Grignan, chez Philippe, j’ai appris, entre autres, l’intensité au travail. Avec Gianni, j’ai découvert l’Italie, Rome, les sorties.»

La nouvelle traduction de poèmes de Giacomo Leopardi, Poèmes et fragments, par Michel Orcel avec le texte italien en regard (1987), compte parmi les succès importants.

Autre date clé dans l’histoire de la maison, l’incendie du dépôt des Belles-Lettres dans l’Eure, qui distribue de très nombreux éditeurs dont La Dogana. Le 29 mai 2002, trois millions de livres partent en fumée… Des soutiens publics à Genève, une mobilisation en France amènent de l’argent frais à l’entreprise. «Le soutien des libraires en France a été fantastique. Depuis lors, nous avons commencé à vendre.»

Autre traduction phare, celle de L’églantier fleurit et autres poèmes d’Anna Akhmatova par Marion Graf et José-Flore Tappy (2010) qui enchante les amoureux de la poétesse russe (1700 exemplaires vendus environ, un best-seller).

Les 30 ans de la maison sont salués par trois publications. Une bible tout d’abord qui contient le catalogue avec des notices signées par Yves Bonnefoy, ­Philippe Jaccottet, Jean-Pierre ­Lemaire, Alain Madeleine-Perdrillat, Jacques Réda, etc. La réédition, sous une élégante nouvelle couverture, du premier titre paru à La Dogana, le recueil Les Marges du jour de Jean-Pierre Lemaire ainsi que de Simple Promesse ­d’Ossip Mandelstam.

Chez lui, dans un haut building caché par les arbres, Florian Rodari raconte encore une rencontre, inoubliable, qui a donné naissance, comme toujours, à un livre. Il ne s’est pas vendu du tout mais tant pis. Il s’agit du beau livre consacré au peintre Calvi di Bergolo (2003). Un jour, Florian Rodari est contacté par une petite dame, Immacolata Rossi di Montelera. Elle vit dans un palais au-dessus de Lucca en Toscane. Sur les murs, de grandes toiles du père, méconnu, à contre-courant. Elle a choisi La Dogana pour réaliser un ouvrage sur lui. Vite malheureusement, elle subira les affres de la maladie. Dans le palais de Lucca, les pages du livre en construction étaient son seul lien avec le monde. Elle a pu voir le livre avant de mourir.

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Ossip Mandelstam

«Simple Promesse», extrait

«Ne parle à qui que ce soit,Oublie tout ce que tu as vu: Oiseau, vieillarde, cachotOu encore: quoiquece soit… Sinon s’emparera de toi A peine ouvriras-tu la bouche, A l’approche du jour, Un petit frisson de sapin Et tu reverras la datcha,La guêpe, ton plumier d’enfantOu la myrtille dans les boisQue tu n’as jamais cueillie»
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