Festival de Cannes

«Dogman», tragédie pour deux personnages

Dix ans après «Gomorra», Matteo Garrone renoue avec la noirceur de son film de mafia

On retrouve dans Dogman, le neuvième long métrage de Matteo Garrone, la même noirceur que dans Gomorra, adaptation du roman éponyme de Roberto Saviano, qui en 2008 lui avait valu le Grand Prix du Festival de Cannes. Une récompense qu’il obtiendra de nouveau en 2012 avec Reality, subtile satire de la société du spectacle à l’heure de la téléréalité.

Gomorra ne laissait aucune place à un quelconque optimisme. Dans une posture documentaire loin de l’exaltation qui transcende souvent les films de gangsters américains, Garrone multipliait habilement les histoires parallèles afin de décortiquer le fonctionnement d’un système opaque, celui de la mafia napolitaine. Il retrouve, avec Dogman, le même pessimisme, le même désenchantement. Mais là où Gomorra multipliait les lieux et les personnages, Dogman est une tragédie pour deux personnages et un décor unique, celui d’une banlieue romaine en totale déliquescence, au bord de la mer.

Le «dogman» du titre, c’est Marcello, un père divorcé tenant un vétuste salon de toilettage pour chiens. Ses amis le surnomme Marcè. Mais en a-t-il véritablement, des amis? Tout le monde l’apprécie, car il est aussi discret que naïf, toujours prêt à rendre service. Pour survivre, et offrir à sa fille l’espoir de vacances lointaines, il vend de la cocaïne. Notamment à Simone, un ancien boxeur brutal et intellectuellement limité. Incapable de lui résister, car il ne sait pas dire non, Marcè va déraper jusqu’à se faire arrêter, purgeant une peine de 1 an de prison à la place de Simone, qu’il refuse de balancer. A sa sortie, aucune reconnaissance. Simone se fait même plus violent encore.

Récit universel

Marcè appelle tous les chiens dont il s’occupe «amore», qu’il s’agisse d’un pitbull ou d’un chihuahua. Car entre le chien et l’homme, on ne se sait parfois pas lequel est le plus animal ou humain. Librement inspiré d’un fait divers qui avait secoué l’Italie à la fin des années 1980, Dogman, malgré la violence de son final, évite tout sensationnalisme. Garrone, pour définir ce film à travers lequel il parle de la disparition d’une certaine innocence, évoque un récit universel et éthique, jamais moralisateur. Il a raison, dans le sens où l’histoire est finalement celle d’un homme poussé à commettre un acte répréhensible pour simplement pouvoir continuer à exister, trouver sa place au sein d’une société qui n’épargne pas les faibles.

Derrière le drame, derrière ce film à la photographie sombre et naturaliste, il y a aussi l’histoire de l’Italie, ce pays en proie à une profonde crise sociale. Marcè incarne à lui seul cette classe ouvrière à bout. On peut même voir dans cette tragédie quelque chose de la commedia dell’arte. Marcè, c’est à la fois Arlequin et Scaramouche, son négatif. Dogman n’est pas un grand film, il a quelque chose d’âpre, il n’est pas séduisant. Mais c’est en dérangeant qu’il parvient à toucher juste, à nous questionner sur l’animalité de l’homme qui, on ne le sait que trop bien, est un loup pour l’homme.

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