A écouter: Stéphanie Argerich raconte comment elle a utilisé sa caméra dans sa relation avec sa mère

Passer une heure avec ­Martha Argerich, c’est parler de tout: musique, piano, amours, astrologie, spiritualité, réincarnation. Fascinant, épuisant – surtout lorsqu’elle n’arrive pas à décider ce qu’elle va manger. Par bonheur, sa fille «Stephie» est à portée de main. «Et toi, mon amour, qu’en penses-tu? Médaillons de truite ou filet de loup à l’huile d’olive? C’est quoi, des médaillons de truite?»

La scène se passe au restaurant Le Lyrique, à Genève. A 71 ans, Martha Argerich n’a rien perdu de son aura. La pianiste la plus célèbre au monde ne séduit pas tant par son allure, doudoune matelassée et Moon Boots noires («achetées hier»), que par sa présence. «Ma mère, c’est un aimant, quelqu’un qui attire, qui absorbe, qui a une force dont elle n’est même pas consciente, dit Stéphanie. Il faut être assez fort pour résister!» Pluie de rires, malgré les tiraillements qu’on devine.

Telle mère, telle fille? Il y a bien un petit air de famille: les cheveux longs, fins, ce regard doux, pénétrant, presque intrusif. L’une est célèbre, l’autre vient de réaliser son premier long métrage. Martha ­Argerich serait plutôt du genre à fuir une caméra. Mais elle a accepté de se faire filmer par sa fille. ­Argerich, ou Bloody Daughter , c’est l’histoire de cette relation mère-fille, élargie à la famille entière, une famille éclatée, avec le père d’un côté, le grand pianiste américain Stephen Kovacevich, et les demi-sœurs de l’autre. Un entrelacs de liens pas toujours clairs, que le film tente de dénouer.

Attachement, détachement. Ce film sonne comme une douce revanche (lire ci-dessous). Tant de fois, Stéphanie a soutenu sa mère avant de monter sur scène. Elle était là, dans les coulisses, dans la salle de concerts, la boule au ventre, pendant que la «déesse» brillait de tous ses feux. Pour une fois, la mère doit se mettre au service de sa fille pour la promotion du film. Il est temps d’inverser les rôles – ou plutôt de «remettre les choses à leur place», comme le suggère Stéphanie, sourire aux lèvres.

«L’absence, c’est très bizarre»

Mère et fille partagent une complicité qui se traduit dans leurs gestes (une main dans la paume de l’autre), dans leurs regards. «J’ai beaucoup de souvenirs, j’ai une bonne mémoire, dit Martha, mais le passé, c’est comme si c’était une autre personne.» «Mais en même temps, tu reviens au passé, corrige Stéphanie. Il y a quand même une nostalgie du passé à cause des gens qui ne sont plus là.» «Oui, beaucoup de personnes ne sont plus là, dit Martha… L’absence, c’est très bizarre, tu vois, tu ne penses pas?» Et de dérouler le film des souvenirs.

Adolescente, déjà, Stéphanie filmait sa mère. Née d’un père pianiste de renom, dont elle partage le prénom (Stéphanie en référence à Stephen), qui ne s’est jamais marié à sa mère, elle a vécu loin de lui, dans un environnement délicieusement ­bohème, à Genève. «J’étais un peu l’archiviste de la famille.» «Tu filmais tout ce qui se passait, pas seulement moi, mais les autres, ma mère Juanita», dit Martha. Et la grande pianiste d’évoquer cette maison que l’on voit dans le film, «une maison un peu magique, à la rue Jules-Crosnier. On a vécu là dix ans. C’était génial. On habitait en communauté, comme j’aimais bien. La maison n’y est plus, c’est dommage. J’ai essayé de refaire la chose ailleurs, mais ça n’a jamais vraiment marché.» Le père de Stéphanie, Stephen Kovacevich, apparaît sur les cassettes Sony Betamax rescapées de cette époque, durant ses visites éclair à Genève. On le voit faire des mimiques à sa fille, laquelle tient la caméra, forcément vacillante.

La caméra: «une arme»

Pas facile de cadrer des parents plus grands que nature. Il a fallu la naissance de son premier fils pour que Stéphanie ose affronter «le chaos maternel», dit-elle, entourée d’une équipe (les producteurs Luc Peter et Pierre-Olivier Bardet). «C’est une arme, la caméra, un filtre. Filmer, c’était aussi une volonté d’identifier les dynamiques qu’il y a entre nous. Les rôles s’inversent parfois, et on met du temps à comprendre comment tout ça fonctionne…» Sur un ton de confession, Stéphanie raconte qu’inconsciemment elle a voulu rassembler les pièces du puzzle familial, «réunir tout ce petit monde». Savoir pourquoi sa mère avait eu trois filles de trois hommes différents (dont le chef d’orchestre Charles Dutoit), pourquoi son père Stephen Kovacevich ne l’a toujours pas reconnue officiellement… De vieilles blessures qui ne demandent qu’à cicatriser.

«La reine des abeilles,c’est toi!»

D’un côté, le bonheur de vivre «dans la beauté, la musique». De l’autre, ce «monstre sacré» de mère, cette «sacrée nana», forcément inatteignable. «J’ai su assez vite que je n’allais pas jouer dans le même monde.» Contrainte à accompagner sa mère en tournée, Stéphanie a dû s’adapter. Vivre sa vie au rythme d’une étoile aussi sublime que dévorante. Se forger une identité à elle. Martha a l’air surprise. Elle évoque le «trio infernal» que Stéphanie et sa demi-sœur Annie Dutoit (fille de Charles Dutoit) constituaient avec elle. «Stéphanie a toujours été extrêmement self-sufficient (ndlr: autosuffisante) quand elle était petite. Elle n’était pas du tout timide. Je lui ai laissé faire tout ce qu’elle voulait. Beaucoup de personnes me critiquaient comme si elle était la reine des abeilles…» «Moi, je sais qui est la reine des abeilles!» rétorque Stéphanie.

Martha, on l’aura deviné, «n’aime pas la réalité en général». Peut-être parce qu’elle fut trop dure, trop brutale. A 16 ans, elle a remporté coup sur coup le Concours Busoni de Bolzano et celui de Genève. La célébrité du jour au lendemain. Une star courtisée, sorte de bête de scène obligée d’honorer des engagements à gauche et à droite. «Moi, je repense à la petite fille qui reçoit un don disproportionné, dit Stéphanie. Ça a tout déterminé, si vite, très fort, et des fois, j’ai l’impression qu’elle est fâchée de ne pas avoir pu choisir elle-même.» D’où ces périodes où la grande pianiste a tout arrêté, jeune déjà, à 20 ans, pendant plus de trois ans, d’où ces annulations à répétition, ce cancer au poumon (en raison du tabac) auquel elle a heureusement réchappé. Martha sait très bien tout ce que sa fille a enduré. «Elle trouvait que j’étais comme une enfant, une enfant de 8 ou 9 ans, c’est ça que tu trouvais, non? Quand je n’aimais pas faire des choses, elle disait: «Mais la vie, c’est comme ça, maman!» Aujourd’hui encore, je voyage avec un petit ours, monsieur Paddington, qu’elle m’a donné.» Un doudou pour être réconfortée. Une éternelle enfant qui vit aux grandes heures de la nuit. Rien n’a changé: toujours cette peur panique au moment d’entrer sur scène. Et cette lassitude d’être aimée pour son art, plus que pour elle-même. «J’aurais bien aimé trouver autre chose, parce que je ne suis pas heureuse comme ça. Ce sont les autres qui me voient comme Martha ­Argerich. Je me sens comme dans une prison avec ça. J’ai besoin d’être stimulée, d’être nourrie musicalement et spirituellement, pas toujours de paraître.» La solitude de l’idole. «Ce n’est pas une coquetterie, c’est vrai, ce que je dis là!»

Derrière ses airs nonchalants, Martha Argerich se cherche elle aussi. Le passé se décline en anecdotes savoureuses, qui tissent son auréole. Elle raconte comment sa mère – tempérament opiniâtre – s’est démenée pour lui trouver des professeurs. Elle raconte les journées passées à attendre une leçon du grand Arturo Benedetti Michelangeli avant un concert important, leçon qu’elle n’a jamais eue! Elle singe la voix riche en gutturales de Nikita Magaloff, grand pianiste avec lequel elle a pris des leçons à Genève: «Nikita disait: «Il y a les enfants de la chair, il y a les enfants de l’esprit.»

Stéphanie n’en peut plus d’entendre parler de piano. Martha est ravie avec les médaillons de truite. «Alors, je prends le taxi ou je rentre à pied avec toi? Oh, mais je dois travailler le piano, non?» Coupez!

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Stéphanie Argerich, cinéaste

«Ma mère, c’est un aimant, quelqu’unqui attire, qui absorbe, qui a une force dont elle n’est pas consciente.Il faut être assez fort pour résister!»