Plus de 3000 entrées (gratuites) par jour, de longues files d'attente, des visiteurs qui repartent le sourire aux lèvres: «Paris en liberté», l'exposition Robert Doisneau à l'Hôtel de ville de la capitale française, est un succès populaire, aussi populaire qu'était le paysage urbain décrit par le photographe. Sans chronologie, l'exposition offre une balade en 280 images dans le Paris intra-muros, territoire que Doisneau-le-banlieusard a arpenté pendant six décennies, fasciné par le spectacle qui s'y jouait au quotidien. Une scène peuplée d'enfants, d'amoureux, de travailleurs, de bistrots, de prostituées, de personnalités comme d'anonymes.

«Paris en liberté» propose de savoureuses séries d'observateurs observés, comme les visiteurs du Louvre qui découvrent La Joconde dans les années 1950. Ou les passants qui reluquent un tableau de nu féminin dans la vitrine d'une boutique. Sériel toujours avec cette fresque composée d'images de passants apeurés qui, devant des hordes agressives de voitures, tentent de traverser la place de la Concorde («Sur l'emplacement où il y a deux siècles se trouvait la guillotine», ironisait Doisneau). Séries enfin grâce à ces photomontages oubliés, qui montrent par exemple l'intérieur d'un immeuble à la manière d'une maison de poupées, avec sa concierge, ses joueurs de cor, sa salle d'attente du médecin, sa mère de famille.

Organisée par la famille du photographe, décédé en 1994 à l'âge de 82 ans, l'exposition a le mérite de montrer des images moins attendues que le légendaire «Baiser de l'Hôtel de ville», mis ici sur le même plan que les autres clichés parisiens. L'accrochage ose aussi de grands retirages numériques, ce qui n'aurait pas déplu à l'intéressé, qui se fichait des «vintages» et se méfiait de la sacralisation de son médium. Celle-ci et les enjeux financiers qui l'accompagnent lui ont notamment valu un mauvais procès autour du «Baiser de l'Hôtel de ville» et des figurants qui avaient posé pour lui.

A cet égard, certains (dont le journal Le Monde) tiquent de devoir accéder à l'exposition par la boutique qui vend à la louche des produits dérivés: affiches, cartes postales, calendriers, puzzles, livres... Accusée de tirer profit à outrance de la Doisneaumania, l'une des deux filles du photographe, Francine Deroudille, se défend: «Nous avons été contraintes d'inventer une économie pour faire vivre ce patrimoine et lui assurer un avenir. Les agences de presse, dont Rapho qui diffuse les photos de mon père, se débattent dans des difficultés économiques. Et les pouvoirs publics ne s'occupent plus de tels fonds photographiques.»

La fille de Robert Doisneau préfère parler des raisons qui attirent le public en masse à l'exposition: «C'est l'assurance de retrouver une image plus bienveillante de nous-mêmes, dénuée de l'actuelle complaisance dans le mal-être.» Et la nostalgie, notamment celle d'une époque où les banlieues étaient peuplées d'innocentes ribambelles? «Détrompez-vous. Les banlieues de la jeunesse de mon père étaient dangereuses. Mais il n'aimait pas montrer la violence. Ni la laideur. Il photographiait le monde comme il aurait voulu qu'il soit.»

Reste que l'exposition «Paris en liberté», malgré son charme entêtant, reste à la surface d'un regard. Il faut, pour davantage de profondeur, aller voir une autre exposition à Paris, «La photographie humaniste 1945-1968», à la Bibliothèque nationale (site Richelieu). Les images de Doisneau y côtoient celles de Boubat, Ronis, Izis ou Janine Nièpce pour dire à quel point cette photo-là était fraternelle, engagée et humble. Elle était un antidote tonique à la guerre qui venait de s'achever, même si elle n'était pas dénuée de mélancolie, de brumes et de sujets graves. Une photo qui allait donc bien au-delà de la mièvrerie populiste qui lui a été reprochée, notamment par Barthes. Et qui a construit dans les années 1950 un nouveau paysage visuel, optimiste, via d'innombrables parutions dans la presse et des livres, dont beaucoup étaient publiés avec soin à Lausanne et Genève, à la Guilde du Livre, Clairefontaine ou Jeheber.

«Paris en liberté-Doisneau», Hôtel de ville, 5, rue Lobau, Paris. Tous les jours sauf dimanches et fêtes 10h-19h. Jusqu'au 17 février. Infos: http://www.paris.fr