Futur antérieur

Doit-on parer les femmes de vertus d’exception pour promouvoir l’égalité?

CHRONIQUE. Dans la longue marche vers l’égalité des sexes, notamment au sommet du pouvoir, des qualités dites féminines sont mises en avant. «La fausse suivante», de Marivaux, incite à réévaluer certains préjugés en la matière…

Le contraste avec les déclarations d’intention est particulièrement accablant: à l’heure où la défense de l’égalité des sexes est sur toutes les lèvres, l’écart entre les genres est encore loin de se résorber dans à peu près tous les secteurs clés de l’économie, comme vient de le constater l’édition 2018 du Global Gender Gap Report publié par le World Economic Forum.

La Suisse ne fait pas exception, et il n’est pas certain que les timides quotas envisagés par le Conseil fédéral y changent grand-chose dans un futur proche. Seules des mesures autrement plus contraignantes ont, paraît-il, donné quelques résultats, tant les résistances sont solidement ancrées. Affaire de pouvoir, et donc de rapports de force, domaine dans lequel les femmes seraient peu enclines à se couler. Et c’est justement pour cette raison qu’un rééquilibrage en leur faveur au sein des «décideurs» serait souhaitable: avec elles aux commandes, on parie sur une autre approche des problèmes de nos sociétés, plus altruiste et responsable. Mais est-ce bien sûr? Est-il si simple de modifier les règles du jeu?

Avancer masquée

La question n’est pas aussi neuve qu’on pourrait le croire. Un homme de théâtre comme Marivaux, habitué à questionner les rôles, se l’est notamment posée dans ce qui est probablement sa comédie la plus grinçante, La fausse suivante, représentée en 1724. La trame est simple, mais elle provoque le vertige. Une jeune femme décide de s’introduire dans le monde des hommes pour aller voir de ses propres yeux à quoi ressemble celui que sa famille la destine à épouser, sans qu’elle le connaisse.

Quoi de mieux à cet effet que de changer de sexe? Elle se fait ainsi passer pour un chevalier qui noue vite amitié avec son promis. Se découvre alors à elle un univers d’êtres cyniques et prédateurs, où la recherche du profit maximal est la seule règle qui tienne. Le faux chevalier feint de seconder les plans de son ami: il s’agit tout bonnement de séduire sa compagne du moment, histoire de lui fournir le prétexte idéal pour rompre une relation qui fait obstacle à son mariage, bien plus avantageux du point de vue financier.

Le goût de la manipulation

Le plan est parfait, sauf que l’intéressé ne sait pas qu’il prend sa future épouse comme complice. Cette dernière va tellement bien jouer son personnage qu’elle réussira à conquérir le cœur de la comtesse, sans nul égard pour les sentiments qu’elle met à mal. Lorsqu’elle révèle enfin sa véritable identité, ce sont donc deux personnes qui sont renvoyées dos à dos: le fiancé sans scrupule et la compagne trop sensible, comme s’ils méritaient d’être punis autant l’un que l’autre.

On aurait pu s’attendre pourtant à une prise de conscience, chez l’héroïne, de la condition faite aux femmes, et donc à un geste de solidarité envers sa «rivale». En réalité, la fiancée s’est elle-même prise au jeu de la manipulation auquel elle s’était d’abord prêtée avec des intentions avouables. Quelles valeurs lui reste-t-il dès lors à opposer aux hommes? Certes, la leçon donnée par Marivaux ne prétend sans doute pas faire jurisprudence une fois le rideau retombé. Mais elle offre néanmoins l’occasion de réfléchir à la réversibilité des rôles.


Extrait

«Le chevalier. – Quoi, il ne s’agit que de tromper une femme?
Lélio. – Non, vraiment.
Le chevalier. – De lui faire une perfidie?
Lélio. – Rien que cela.
Le chevalier. – Je croyais pour le moins que tu voulais mettre le feu à une ville. Eh! comment donc! trahir une femme, c’est avoir une action glorieuse par-devers soi!»

(Marivaux, La fausse suivante)

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