portrait

La dolce vita à Kingston

Le chanteur italien Alborosie est devenu une star de la musique jamaïcaine. Rencontre chez lui, à Kingston, avant son concert jeudi soir au Paléo

C’est une sorte de bunker de luxe. Une forteresse, avec murs, barbelés et bonne humeur tropicale. Les fortunés de Kingston s’y calfeutrent à l’abri de ceux qui voudraient mutualiser le bien commun. A l’entrée du petit manoir postmoderne, son assistant vous accueille avec des chiens gentils. Il n’y a là que des Jamaïcains dont la seule mission avérée est de s’asseoir et d’attendre. Il débarque enfin, enroulé dans ses tresses. Tout est reggae chez Alborosie. La démarche, ample. Le phrasé, un patois pur caraïbe; même quand il prononce le nom de la ville où il a grandi, Bergame, il ajoute des diphtongues là où il n’y avait que roulement. Alborosie s’appelle Alberto D’Ascola. Avant de devenir l’une des plus grosses stars de la musique jamaïcaine, il était comme dix générations avant lui: le fils d’un pêcheur sicilien destiné à prendre la mer.

Il naît sur l’île méditerranéenne, en 1977. Ne rêve que de Nord. Il s’installe à Milan, puis à Bergame, écoute Michael Jackson et Stevie Wonder. «Je m’asseyais au pied de mon lit, et je parcourais ma couverture comme s’il s’était agi d’un piano. J’avais des lunettes noires. Stevie était mon idole.» Il tombe sur Bob Marley à 15 ans, comme tout un chacun sur un des cinq continents. Lui en fait une profession de foi. Il dévore le répertoire jamaïcain, Burning Spear et Steel Pulse, Culture et Black Uhuru. Il se laisse pousser les cheveux, les tournicote longuement, cloue des affiches dans sa chambre. Alborosie, dont le pseudonyme est une variation sur le prénom, fait comme tous ceux qui rencontrent une passion aux antipodes de là où elle est née. Il devient plus radical que la plupart des Jamaïcains.

Il faut se lever au petit matin solaire pour lui faire prononcer plus de trois phrases d’affilée. Mais dès qu’il pénètre dans son studio à domicile, une salle sans fenêtre où les instruments de collection font des tours de Pise, Alborosie est impossible à interrompre. Il vous présente par leur pedigree des claviers électriques de 1965, 1972, de Studio One et Channel One. «Celui-là était joué par Jackie Mitoo, je l’ai récupéré lorsque Studio One a été démantelé. Cet autre, c’était Bob Marley qui l’adorait.» Alborosie, depuis dix ans qu’il vit à Kingston, a passé la plupart de son temps libre à bâtir un musée du reggae à domicile. Les grands studios, ceux où cette syncope insulaire s’est fabriquée, lui ont abandonné des outils dont ils ne se servaient plus.

C’est l’étrangeté du ska, du rock steady et du reggae roots, musiques des années 60 et 70, ils sont souvent révérés en Europe comme les seules musiques valides débarquées de Jamaïque. Une forme de nostalgie des origines qui n’obsède absolument pas les Jamaïcains eux-mêmes; pour eux, la durée de vie d’une chanson a rarement dépassé trois danses. Dans son laboratoire d’exil, Alborosie accumule donc les réserves, les guitares, les amplificateurs, tout ce qui pourra le rapprocher d’une musique historique qu’il n’a jamais cessée d’aimer. «Aujourd’hui, les Jamaïcains utilisent comme tout le monde les logiciels de musique Pro-Tools. Ils ne se rendent pas compte qu’ils globalisent ainsi leur son et qu’ils nuisent à ce qui faisait leur identité.» Alborosie se voit en mission. Il y a derrière tout ce qu’il dit une pelote de fils philosophique, un rastafarisme d’adoption qui le conforte dans sa sensation de vivre aujourd’hui ce qu’une vie antérieure avait prévue pour lui.

«J’avais une jolie carrière de reggaeman en Italie. Mais il m’a fallu un jour tout quitter. Je suis arrivé en Jamaïque sans rien. Bob Marley a chanté Buffalo Soldier, qui était un guerrier noir. Moi, je suis Buffalo Bill, parce que je suis Blanc comme Bill.» Les histoires de couleur, il les connaît. Dans certains bars de Kingston, on salue tous les membres de son clan, mais on l’évite soigneusement. De même, quand il se trouve en tournée européenne, ses musiciens jamaïcains sont parfois mal reçus. «C’est un équilibre de la haine. Nous essayons de changer les choses avec nos moyens. Je parle dans mes chansons de ce qui va mal, de Berlusconi, de Bush et du pape. Petit à petit, nous voulons renverser les choses.» Avant Alborosie, plusieurs blancs-becs aux cheveux tressés avaient fait le voyage de Kingston pour enregistrer et rejoindre leur famille putative (Pierpoljak, par exemple). La plupart se sont cassés les dents sur une société d’une extrême rigidité qui ne les attendait pas. Alborosie réussit. Son nouvel album, Escape from Babylon, s’assied au sommet des hit-parades locaux.

«Qu’un petit Sicilien comme moi puisse être intégré dans la scène contemporaine de Jamaïque, c’est plus que je ne pouvais imaginer.» Alborosie a produit des titres pour Wyclef Jean, a enregistré Manu Chao et invité les divas vocales de Jamaïque (Sizzla, U-Roy) sur ses titres. Sa recette? Il revient à ce qui a toujours fait la suprématie caraïbe. Le son lourd et indiscutable d’une petite terre imbibée d’océan.

Alborosie en concert. Jeudi 23 juillet, 22h45. Chapiteau, Paléo Festival de Nyon. Rens. www.paleo.ch

Publicité