Lorsqu’une Suissesse rencontre un Suisse à Perpignan, ils se parlent anglais. Et lorsque la première indique au second qu’elle trouve cela étrange, il rétorque un peu abruptement qu’il n’est pas vraiment du pays, n’y ayant jamais vécu. Après une demi-heure de discussion, il lui offre un chocolat (américain) et lui raconte que l’Helvétie est sa patrie. Dominic Nahr est un garçon curieux. Le photographe, né en Appenzell mais aussitôt exilé à Hong Kong, travaille depuis cinq ans sur le Soudan du Sud. Un reportage au long cours couronné de multiples prix et de plusieurs expositions cette année, aux Rencontres photographiques d’Arles et à Visa pour l’image, à Perpignan, bientôt suivies d’une présentation à Zurich 17 puis à la Fotostiftung de Winterthour.

«C’est très excitant d’assister à la naissance d’un nouveau pays! Comme je vis à Nairobi, je me suis rendu sur place pour documenter l’événement. Mais aujourd’hui, c’est le chaos. Des viols et des meurtres sont commis en permanence, jusqu’au complexe dans lequel j’ai l’habitude de loger. J’ai consacré cinq ans au sujet et je pensais en avoir terminé, mais j’y retourne toujours. Je n’ai aucun espoir. La guerre continuera. L’éducation est au niveau zéro, les routes zéro, la santé zéro…» Les images, ultra-esthétiques, disent les espoirs des débuts, les dérives et la banqueroute. Elles montrent les civils pris entre les feux, un cadavre flottant dans une eau qui reflète le bleu du ciel, la triste salle des archives de l’Etat. Elles n’épargnent rien, mais disent tout avec un certain lustre. Lumière et cadrage sont toujours parfaitement maîtrisés, malgré les morts. Malaise parfois. «J’essaie d’attirer l’attention des gens dans le flux immense de clichés qui les entoure. Je travaille donc énormément l’esthétique, tout en essayant de donner beaucoup d’informations», tranche l’auteur.

«Dominic Nahr combine deux types assez différents de photographie, estime Peter Pfrunder, directeur de la Fotostiftung. La photographie de guerre, d’actualité montrant une réalité brute, avec une forme plus méditative, ouverte à l’histoire, comme une réflexion générale sur l’humanité et ses conflits. Cela incite à penser.» A Perpignan, le trentenaire affiche une série réalisée pour Médecins sans frontières. «Leur hôpital a été attaqué à trois reprises en un an mais ils sont revenus sur place. Ils font un travail incroyable et ils sont si peu nombreux. Souvent, je posais mon appareil et je les aidais, à cuisiner, à distribuer des rations alimentaires etc. Je n’avais plus la distance qu’offre le boîtier. J’en suis revenu totalement changé», analyse-t-il.

En parallèle, Dominic Nahr s’est lancé dans un reportage sur Fukushima. Dans l’optique des jeux olympiques de Tokyo en 2020, il essaie de retrouver des personnes tombées malades suite à la catastrophe. «Un sujet impossible», soupire-t-il… Le jeune homme, pourtant, ne manque pas d’assurance. A 21 ans, alors qu’il effectue un premier stage dans un journal hongkongais, on lui demande de suivre un photographe pendant quelques jours. «Enragé», il mitraille toute la journée sur les talons de son mentor puis apporte ses images au chef en lui disant que ce sont les siennes les meilleures. A l’époque, il étudie le cinéma au Canada mais prend beaucoup de photographies de théâtre. Quelques connaisseurs lui conseillent de se lancer dans cette voie. Il s’inscrit dans une école de photo puis travaille pour la presse locale.

En 2006. L’œil public l’envoie couvrir la guerre en République Démocratique Du Congo. Ce sera son sésame pour la presse internationale, les récompenses et l’agence Magnum, où il restera quatre ans avant d’être écarté. Chez Magnum, ce sont les membres qui nominent, puis confirment ou non les photographes. Un vote à huis clos dont on ne connaîtra pas la raison. «Je préfère les petites familles et je n’aime pas la politique», assure Dominic Nahr aujourd’hui derrière ses lunettes à grosses montures. Durant ces années, il couvre, pour le magazine Time notamment, le printemps arabe, la famine en Somalie, les attaques terroristes au Kenya. Mais l’Afrique, surtout, sera une révélation personnelle. «Je ne sais comment l’expliquer, mais pour la première fois, je me suis senti à la maison. Il y avait une énergie particulière». Dominique Nahr, de père allemand et de mère alémanique, résidant dans l’Hongkong britannique puis chinoise, ensuite à Toronto, s’installe à Nairobi en 2009, parce que «c’est une ville connectée avec l’Afrique entière et le reste du monde». Il y réside aujourd’hui avec sa fiancée, mais séjourne régulièrement en Suisse. «J’ai de la famille en Appenzell et j’ai été élevé avec la Suisse en toile de fond; on écoutait la radio suisse, mon père appartenait à des associations suisses… Ma mère est une expatriée à vie – elle est arrivée en Suisse depuis le Canada – moi j’ai besoin de me sentir de quelque part.»

Dominic Nahr perd son père alors qu’il couvre la guerre congolaise. «Ma mère s’est retrouvée seule, je n’ai pas de frère et sœur et j’ai ressenti le besoin de passer à autre chose. Il y a assez d’autres gens pour faire ces images-là», estime le grand brun aux yeux verts. Sa mission désormais? Documenter le monde, autant qu’il peut – il avait reçu son premier appareil photographique pour remédier à des problèmes de mémoire. Le prochain projet de Dominc Nahr consiste en une sorte d’encyclopédie de la «bonne nourriture», présentant des aliments et des fermiers vertueux du monde entier. Le rösti y aura-t-il sa place?


Profil

1983: Naissance en Suisse

2009: Premier gagnant du Oskar Barnack Newcomer Award

2010: Nominé à Magnum Photos, où il restera quatre ans

2013: Swiss Press Photo (1re place catégorie International) et World Press Photo (3e place catégorie News) pour son travail sur le Soudan du Sud

2015: Elu photographe suisse de l’année