Ses acteurs parlent de lui comme d'un type mystérieux et totalement givré. En réalité, le réalisateur français Dominik Moll est un bourru gentil, à la fois ours mal léché et auteur modeste. Son deuxième film, Harry, un ami qui vous veut du bien, a connu une sélection surprise à Cannes où il a fait l'ouverture de la compétition. L'événement ne l'a pas plus ému que ça. «Nous savions que Gilles Jacob, le directeur du festival, l'avait beaucoup aimé, se souvient placidement Dominik Moll, mais nous ne pensions pas à la compétition. Oui, nous avons un peu fêté ça… Et puis j'y suis allé sans tension, avec tout à y gagner et rien à y perdre. Mon premier film, Intimité, n'avait pas été vu par beaucoup de monde, alors il pesait peu d'a priori sur mon nom. J'étais d'autant moins angoissé que je n'étais jamais allé à Cannes, même comme spectateur. La veille de la projection, j'étais invité au repas d'ouverture dédié au film Vatel, une espèce de grand dîner très bizarre. Tout me semblait tellement déconnecté que je n'arrivais pas à prendre ça très au sérieux.»

Le Temps: Cette année au Festival de Cannes, avec d'autres cinéastes comme Mathieu Kassovitz ou Christophe Gans, vous avez illustré le retour du film de genre dans le cinéma français. Etes-vous d'accord pour intégrer Harry… dans cette vague?

Dominik Moll: Cette tendance existe, c'est vrai. Mais il existe un danger dans ce genre de mouvement spontané: certains réalisateurs cherchent trop à se rapprocher de modèles américains. Il est toutefois possible de réaliser des films français ou européens à suspense ou de genre, tout en conservant une spécificité personnelle.

– Vous portiez un tee-shirt Mais qui a tué Harry? d'Alfred Hitchcock durant la journée de présentation. Etait-ce par pure provocation?

– D'abord j'avais pensé me faire un tee-shirt avec des photographies taxées de droits monstrueux pour que personne ne puisse publier d'images de moi! Je me suis rabattu sur Hitchcock comme un clin d'œil. Il y a le même prénom dans le titre mais, même si j'adore Hitchcock, Mais qui a tué Harry? n'est pas le film que je rapprocherais le plus du mien.

– Il s'agirait plutôt de L'Inconnu du Nord-Express?

– … ou L'Ombre d'un doute. Mais l'idée du film n'est pas née de ces références. Je ne savais pas du tout où le scénario allait me mener. Je ne me suis pas dit non plus: «Je vais faire un film à suspense.» Le point de départ était plutôt la confrontation de deux personnes dont les points de vue sur la vie sont très différents. L'un, Michel, est embourbé dans le quotidien. L'autre, Harry, est une incarnation un peu abstraite de la liberté et de l'épanouissement total. Le récit est né en essayant de pousser la logique de Harry jusqu'au bout. Au départ, je ne savais donc pas qu'il y aurait des meurtres et que les solutions de Harry allaient être aussi radicales que ça.

– Quel personnage est né le premier?

– Michel. Harry existe ensuite par opposition à Michel: il est sa face cachée ou son double qui matérialise toutes ses pulsions. Michel est plus proche de moi: quand j'ai commencé à travailler sur le scénario, j'étais un peu dans sa situation. J'étais débordé par la vie quotidienne, avec deux petits enfants.

– Entre deux films, avez-vous été comme Michel, confronté à l'angoisse de la page blanche?

– Pas exactement. J'avais commencé un autre scénario sans réussir à le terminer, j'ai fait l'assistant réalisateur pour Laurent Cantet et Marcel Ophüls, j'ai retapé ma maison et j'ai eu mes deux petites filles qui m'ont pris beaucoup de temps. Le point de départ de Harry est donc largement autobiographique. Je voulais partir d'un constat très quotidien pour l'emmener ailleurs.

– Harry est-il lui aussi inspiré par quelqu'un que vous avez connu?

– Non… Notez que, quand j'étais au lycée, j'avais un copain que j'admirais beaucoup, mais je le revois régulièrement. Par contre, au contraire de Michel, je n'ai jamais rencontré un ancien camarade de lycée dans les toilettes d'une station-service sur le chemin des vacances. (Rires.)

– Vous faites un film d'horreur avec des détails du quotidien: les départs en vacances, les tensions conjugales, parentales ou amoureuses…

– Je suis persuadé que l'horreur qui existe en nous-mêmes est plus forte que celle qui pourrait intervenir de l'extérieur. Un monstre est plus facile à combattre que ce que nous cachons en nous. Tout le monde a un Harry en soi, qui peut parfois donner envie d'étrangler ses gosses ou de tuer ses parents. Sauf qu'on ne le fait pas. Il est donc effrayant et très libérateur, pour Michel comme pour le spectateur, de rencontrer tout à coup quelqu'un qui réalise tout ce que nous nous interdisons. Harry a été un personnage jouissif à écrire dès qu'il est apparu qu'il pouvait tout faire. Il fallait juste rester crédible sans verser dans le Grand-Guignol.

– Le film vous a-t-il rabiboché avec la monotonie du quotidien?

– Oui. (Rires.) Parce que j'ai réussi à le monter tout en ayant une vie de famille. Ça m'a rassuré. Mais il reste que ce n'est pas évident tous les jours de concilier le travail ou la création avec la vie quotidienne. Avoir des enfants et ne pas les voir pendant deux mois à cause d'un tournage, c'est dur.