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Ecrivain/Ecrivaine

Dominique Barberis: «Elles disent des choses qui n’ont pas été dites»

Avant une conférence à Lausanne le 8 mars, Dominique Barbéris, écrivain et enseignante à l’Université de Paris IV, se demande ce que les romancières ont importé dans la littérature

Dominique Barbéris, écrivain et enseignante à l’Université de Paris IV, capte les humeurs. Du ciel, de la lumière, des paysages. A la campagne, souvent. A la montagne dans son dernier ­roman Beau Rivage (Gallimard). Peintre d’atmosphères, la romancière et enseignante est invitée le 8 mars par l’Université de Lausanne à donner une conférence sur le thème «Ecrire le féminin ». Elle se demande, ici, ce que les romancières ont importé dans la littérature

Samedi Culturel: Vous intitulez votre conférence «Ecrire le féminin». Qu’est-ce que cela veut dire?

Dominique Barbéris: J’entends parler des rapports entre féminité et écriture, mais je voulais éviter l’expression d’écriture féminine qui est gênante et dangereuse. Elle est récusée par un certain nombre de femmes et je pense avec justesse. Cela inscrit un compartiment à l’intérieur de la littérature. Il y aurait l’écriture d’un côté et l’écriture féminine de l’autre. Mais il est indubitable qu’il existe des textes devant lesquels on se dit: c’est une femme qui est derrière. Même si c’est dangereux ou simplement ennuyeux de le souligner, on ne peut pas évacuer cela.

Quels sont les traits particuliers de ces textes?

On ne peut parler que d’exemples singuliers, on ne peut pas extrapoler. Beaucoup d’écrivains femmes, en particulier au moment du militantisme des années 1970, soulignaient la présence du corps féminin dans les textes écrits par les femmes ou une certaine relation au corps qui serait plus spécifiquement féminine. Même si c’est dangereux, encore une fois, de le dire. Cela peut signifier que la femme est du côté du corps et l’homme du côté plus noble de l’esprit. Mais il y a peut-être certaines expériences du corps spécifiquement féminines qui, à partir du moment où les femmes écrivent, vont pouvoir entrer dans le champ littéraire. Marguerite Duras le dit et Virginia Woolf aussi: pendant des siècles, les femmes ont été renseignées par les hommes sur ce qu’elles sont. Dans Une Chambre à soi, Virginia Woolf recense, de manière très drôle, toute une série de textes écrits par des hommes sur les femmes et il y est dit tout et n’importe quoi. Virginia Woolf avance alors l’idée: parlons nous-même de nous-même. De façon très intelligente, elle ne théorise pas. Derrière le sujet du corps féminin, on trouve une expérience humaine, c’est cela qui est intéressant. Qu’est-ce que les femmes apportent esthétiquement au champ littéraire? Elles vont dire des choses qui n’ont pas été dites sur leur propre corps mais, à travers cela, c’est avant tout une expérience qui s’inscrit dans l’écriture.

Donnez-nous un exemple.

L’Evénement d’Annie Ernaux est le récit d’un avortement. Un sujet tabou, absolument féminin et que peut-être seule une femme peut évoquer de l’intérieur. Elle fait de cet événement une occasion de révélation de la condition féminine et de la condition humaine. Autour de l’avortement se jouent des rapports de domination, de lâcheté. La légitimité de ce sujet, comme Annie Ernaux le glisse dans le roman, est de nous faire avancer dans ce que nous savons des rapports entre les hommes et les femmes.

Les femmes ont-elles aussi renseigné les hommes sur ce qu’ils sont?

Oui, le point de vue est déplacé. Dans le roman anglais, on a vu apparaître, sous la plume de femmes, des hommes un peu lâches, un peu minables. De façon assez drôle d’ailleurs.

Les romancières anglaises ont été des pionnières particulièrement marquantes…

J’ai envie d’évoquer Jean Rhys et Barbara Pym qui ont connu toutes deux le succès avant de plonger dans de longues périodes et de ressurgir peu avant leur mort. Leurs romans s’installent dans la féminité. Leurs personnages de femmes sont des antihéros. Et aussi, chez l’une et l’autre, la révélation de l’expérience humaine est fondée sur de toutes petites choses. Ce qui met à nu une vérité humaine très profonde. Dans Bonjour minuit, Jean Rhys fait entendre Sacha, une voix féminine à la première personne, qui rôde dans Paris, perdue, dans une dèche noire. Et soudain, elle se dit qu’elle va aller chez le coiffeur, qu’elle va se faire une bonne petite teinture et qu’après elle sera heureuse. C’est une scène qui me touche beaucoup. Cela me paraît spécifiquement féminin et spécifiquement humain.

Et Barbara Pym?

Il faut parler de Quatuor d’automne qui lui valut le Booker Prize peu de temps avant sa mort en 1980. Ses personnages sont des femmes pas très séduisantes, des vieilles filles qui attendent le grand amour, etc. Elle s’amuse du sentimentalisme et le fait voir de l’extérieur. Quatuor d’automne évoque le départ à la retraite de quatre employés de bureau célibataires, deux femmes et deux hommes, sans histoire. Et c’est un texte absolument bouleversant. Barbara Pym est capable, à partir du contenu d’un filet à provisions, de faire percevoir des mondes de solitude. Je ne sais pas pourquoi et je ne sais pas si c’est juste mais établir des liens entre de très petites choses et des choses d’un ordre presque métaphysique me paraît très féminin.

Et dans la langue, dans la syntaxe elle-même, les femmes ont-elles apporté du neuf?

Sans aller jusqu’à la création d’une nouvelle langue comme l’a fait Monique Wittig dans L’Opoponax en 1964, Marguerite Duras casse la langue, la réorganise dans l’ordre d’une certaine musique pour en faire la projection d’un état. Elle convertit esthétiquement dans l’écriture une perception féminine fondée sur l’absence de ses héroïnes, une certaine folie… Elle dit aussi qu’elle ne se préoccupe pas du sens quand elle écrit. Le sens vient après les mots. Marguerite Duras a composé une écriture de l’envoûtement.

Conférence-débat: La femme est l’avenir de l’homme, tous différents, tous responsables. Université de Lausanne, auditoire 351- Amphimax, M1 arrêt UNIL-Sorge, mardi 8 mars 2011, de 14h à 18h30. Entrée libre. Rens. et inscriptions: www.unil.ch/heclausanne100

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