Dominique Blanc,la musique à fleur de mots

Festival La comédienne incarne Perséphone de Stravinski depuis trois ans

Une grande aventure lyrique et humaine programmée à Aix. Rencontre

Elle apparaît tranquillement, au onzième coup de cloche de la cathédrale Saint-Sauveur. Dominique Blanc arrive à l’interview comme elle entre en scène: au moment juste, naturellement. Une terrasse plus tranquille? Regard sombre et sourire clair: «Allons-y.» S’adapter est inscrit dans son ADN.

Simple, concentrée, disponible et attentive à l’autre. Comme sur un plateau de théâtre, de télévision ou de cinéma. Et d’opéra. La comédienne est en effet à Aix dans une production du Teatro Real de Madrid en 2012: Perséphone de Stravinski sur un texte d’André Gide et mis en scène par Peter Sellars.

Le Temps: Comment l’opéra est-il entré dans votre vie d’actrice?Dominique Blanc: Par le biais de Gérard Mortier, qui était à l’origine de Phèdre. Il m’a demandé de participer à La Flûte enchantée de Mozart mis en scène par la Fura dels Baus à Bastille en 2005. J’y disais en prélude un texte du poète catalan Rafael Argullol. Il y a eu une incroyable cabale. J’ai pris conscience de la violence inouïe des réactions à l’opéra. Mais cela n’affectait pas Gérard Mortier, qui a tenu à répondre personnellement aux nombreuses lettres de mécontentement et d’insultes.

– Perséphone est votre deuxième expérience lyrique jusqu’ici. Qu’est-ce qui vous a motivée à réitérer l’aventure?

– Sans aucun doute la personnalité de Peter Sellars. Il me touche profondément. Comme Patrice Chéreau, qui fut essentiel dans mon parcours de vie. Ou d’une autre façon Nina Companeez, elle aussi disparue. Son humanité est sincère. Et infinie. Sa manière d’embrasser le monde et les êtres me bouleverse. Peter Sellars considère chaque personne, de la plus petite main d’une équipe aux plus grandes célébrités, avec le même intérêt, le même respect et la même empathie. Et son souci de faire se rencontrer les cultures, de les mettre en résonance, élargit les horizons. Je rêve de retravailler avec lui. J’espère que nous nous retrouverons dans l’avenir sur d’autres projets. A son contact, chaque personne est portée. Au meilleur.

– Comment procède-t-il?

– Il discute, argumente, oriente, incite, puis vous laisse libre. A vous de chercher, et de trouver sur des pistes suggérées en amont. Puis il intervient par touches. Pour moi qui ne connais pas le solfège et ne suis pas musicienne, entrer dans l’univers si particulier de Stravinski et y faire mon chemin n’a pas été évident. Au début, je n’aimais pas cette musique. Puis l’apprivoisement, tant de la langue âpre de Gide que de la partition complexe de Stravinski, s’est fait avec le temps et les artistes en jeu. Le chef Teodor Currentzis est aussi très inspirant. La singularité de l’expérience était pour moi de devenir un instrument parmi les autres alors que dans La Flûte enchantée, je n’intervenais qu’avant l’ouvrage proprement dit. Entrer dans le flux musical tout en restant à la lisière des notes, sans gêner le tempo et en être perturbée, est un exercice très délicat. Cela m’a d’abord beaucoup inquiétée, puis enrichie.

– Comment avez-vous travaillé quand on sait que tous les arts vous nourrissent avant d’aborder un rôle?

– Comme je le fais habituellement, en allant à des expositions, en lisant des ouvrages sur l’époque, en m’inspirant d’œuvres en rapport avec la pièce. Pour appréhender l’aspect musical, j’ai beaucoup écouté Perséphone sur disque. Je n’y comprenais pas grand-chose, et j’étais totalement perdue au début. Paul Groves, qui chantait Tamino dans La Flûte enchantée et qui est Eumolpe dans Perséphone, m’a beaucoup aidée. C’est une personne extrêmement généreuse que j’aime beaucoup. J’ai enregistré chaque moment de travail sur mon portable, et toute la partition avec un pianiste français qui m’a accompagnée entre les répétitions au Teatro Real de Madrid.

– Vous entretenez avec les textes un rapport puissant. Comment la musique intervient-elle dans cette relation fusionnelle?

– Pour tous les textes, je dois trouver mon rythme, ma respiration, ma scansion, ma ligne vocale. J’annote tout. Avec des couleurs, des signes, des repères. J’y reviens matin et soir, quotidiennement jusqu’à imprégnation profonde. Avec la musique, je dois me glisser dans un univers sonore, et finir par y naviguer aisément. Parfois à l’aveugle. L’intuition se libère sur la confiance d’un travail très mûri. Et sans cesse remis en question.

– Avez-vous le trac?

– Toujours. Il est embusqué partout, tout le temps. Mais dès que je mets un pied sur scène, je vole.

– Vous avez récemment été nommée pensionnaire de la Comédie-Française. Que représente cette élection pour vous?Avant tout, le grand bonheur de retrouver Eric Ruf, mon Hippolyte. J’avais déjà été sollicitée il y a une dizaine d’années. Mais j’avais refusé car j’étais engagée sur des projets au long cours qui me tenaient à cœur. Ce qui me convainc aujourd’hui, c’est beaucoup l’homme qui tient la maison. J’ai longuement réfléchi. La crainte d’intégrer une troupe m’a saisie, car je voyage en solitaire depuis toujours. Jeune, je rêvais de rejoindre une école, un groupe. Comme je ratais toutes mes auditions et que certains ne croyaient pas en moi, je me suis résolue à la solitude. Mais je m’y suis aussi faite. La liberté, parfois très dure, offre de grands plaisirs. Et puis le fait d’avoir deux ans d’essai avant une éventuelle intégration nous laisse le temps de la réflexion.

– Votre carrière est pléthorique. Une cinquantaine de films, une trentaine de télévisions, une vingtaine de pièces de théâtre… Un genre de boulimie?

– J’aime beaucoup manger. Pourvu que les mets et les cuisiniers soient de grande qualité…

– Avez-vous le sentiment d’être parvenue à une forme d’accomplissement, et d’en avoir fini avec le besoin de reconnaissance?

– Il y a toujours, au fond, un désir d’acceptation. Surtout des pairs ou de ceux qu’on respecte, qu’on aime ou qu’on admire. Avec le temps et l’expérience, l’apaisement gagne. Disons que l’accomplissement n’est pas loin