A peine la lumière s'éteint sur les corps sans vie de Phèdre et d'Hippolyte que les applaudissements déchirent l'air. Le public libère le trop-plein d'émotions contenues durant deux heures dix de représentation. Face à cette énergie, Dominique Blanc, Phèdre absolue, ne sourit pas, elle rit, tout entière. Le lendemain, à la cafétéria des Ateliers Berthier qui accueillent le Théâtre de l'Odéon, fermé pour travaux, on ne peut qu'aborder ce moment avec la comédienne qui, en dix ans, s'est imposée comme l'une des plus imposantes à la scène comme à l'écran. «Un tel enthousiasme du public est courant aux concerts mais il est de plus en plus rare au théâtre. Le bouder reviendrait à me prendre très au sérieux.»

Au début des années 80, Patrice Chéreau repérait le talent de Dominique Blanc alors qu'elle était encore élève au Cours Florent à Paris. Elle entre alors dans la troupe du Théâtre des Amandiers à Nanterre, l'antre créateur du metteur en scène, foyer de toutes les étincelles théâtrales des années 80. Vingt ans plus tard, la comédienne a imposé au cinéma son visage aux yeux d'icône et son jeu aigu, capable de toutes les compositions, (Indochine de Régis Wargnier, Milou en mai de Louis Malle, Ceux qui m'aiment prendront le train de Patrice Chéreau, Après la Vie de Lucas Belvaux). Au théâtre, elle a fait date en 1997 avec le rôle colossal de Nora, dans La Maison de poupée d'Ibsen mis en scène par Deborah Warner, qu'elle reprend au pied levé.

Phèdre, autre morceau de bravoure, physique et émotionnel. Isabelle Adjani a refusé l'aventure à cause des trois mois de représentation et de la tournée qui suivra. Dominique Blanc, elle, a accepté, même si c'est effectivement un défi et ce d'autant que l'arène imaginée par Chéreau surexpose les comédiens. Pour trouver Phèdre, il lui a fallu d'abord écarter les a priori forgés par des siècles d'exégèses masculines: «Phèdre dérange les hommes parce qu'elle mêle l'intelligence et l'érotisme. On l'a dite hystérique, manipulatrice. Or elle reste une énigme, une île.» Sa méthode de travail, Dominique Blanc la décrit volontiers comme scientifique. Elle s'est constitué une véritable bibliothèque sur Racine, le XVIIe siècle français et l'Antiquité. Autant de strates qui se déposent pour permettre au personnage d'apparaître. Toutes ces références s'effacent face au jeu pur qui est le sien. A la toute fin du spectacle, Phèdre-Dominique Blanc tente d'approcher le corps mort d'Hippolyte. On l'arrête tout net. La comédienne a alors un regard d'imploration qui étreint le cœur. Au premier rang du public, ce soir-là, des adolescents en avaient le souffle coupé. Un homme, la quarantaine, pleurait.