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Dominique Bluzet: «Je déteste les peureux, les installés, les amputés de l’ambition.»
© Caroline Doutre

Classique

Dominique Bluzet: «Le risque, c’est la vie. Je suis un amoureux déçu de Genève»

A l’ouverture d’une cinquième édition prometteuse, le directeur du Festival de Pâques d’Aix-en-Provence parle de ses rêves et de ses désillusions

Son appétit n’a pas de limites. A la tête de quatre théâtres et d’un festival classique qui s’impose aujourd’hui comme un incontournable de la période pascale, Dominique Bluzet semble né pour le succès. Il est parvenu en deux décennies à concilier l’inconciliable.

En réunissant, sous le label «Les Théâtre», les scènes marseillaises du Gymnase et des Bernardines et les aixoises du Grand Théâtre de Provence et du petit Jeu de paume, il a patiemment uni deux villes ennemies dans un même projet culturel, auquel s’est ajouté le récent festival de Pâques qui lui offre une visibilité internationale.

La réussite publique de ces mariages, qui relient musiques et Théâtre, est exemplaire. Avec 200 000 spectateurs annuels, 110 spectacles totalisant 276 levers de rideau, la grande aventure métropolitaine génère 200 emplois et 4 millions de recettes propres. Une vraie success story.

Large audience et exigence, c’est son credo. Le regard toujours tourné vers de nouveaux horizons, celui qui rêva un temps de la Comédie et du Grand Théâtre de Genève livre sa vision de la culture.

Le Temps: Quel est le secret du triomphe rapide du Festival de Pâques d’Aix, qui est devenu une référence en 5 ans?

Dominique Bluzet: C’est une conjonction heureuse. Un grand artiste rassembleur: Renaud Capuçon, une ville de charme et de culture: Aix, et un mécène engagé: le CIC. Ensemble, nous formons une équipe qui fonctionne, je peux le dire, particulièrement bien.

- Qu’y apportez-vous?

- Une expérience et un savoir-faire organisationnel. Un certain nez, aussi, peut-être. Mais surtout beaucoup d’énergie et de désir, un sens aigu de la responsabilité citoyenne et une vision.

- Laquelle?

- Celle de la place et du rôle de la culture dans la société. De sa nécessité pour élargir et enrichir les territoires. Pour recréer du lien entre les hommes et les cultures. Pour redonner du sens à la vie et renouer avec le sacré. Ce n’est pas un hasard si nous avons voulu, avec Renaud, créer un rendez-vous musical à Pâques, période religieuse par essence. Dans les temps de grande interrogation que nous vivons, dans l’océan de perplexité politique, spirituelle et sociale actuelle, il est indispensable de rassembler les gens autour de la beauté, de la réflexion, de l’élévation de l’âme et du divin. Nous devons aussi urgemment nous libérer de l’ingérence dangereuse de la finance dans le domaine culturel, qu’elle traite comme un marché en étranglant la vie des artistes. Le Théâtre permet d’analyser et d’expliquer pour délivrer des émotions. La musique, de les vivre et de les transcender.

- Quels sont les institutions ou événements culturels qui vous inspirent?

- Le Festival de Salzbourg, auquel je me réfère souvent. Le Théâtre de Vidy de René Gonzalez, le festival de Verbier de Martin Engström…

- Deux exemples suisses?

- Oui, il y a un véritable respect pour l’art en Suisse, une tradition enracinée de mécénat, et une attention toute particulière pour la musique. Lugano, Montreux, Gstaad, Lucerne, et j’en passe… Le public et les artistes y viennent et s’y retrouvent avec plaisir. C’est un pays que j’aime beaucoup. J’aurais adoré travailler à Genève.

- Pourquoi ne pas vous être présenté?

- Parce que je ne m’y sens pas désiré. On ne va pas essayer de partager un chemin de vie avec quelqu’un qui n’en a pas envie.

- Qu’est-ce qui vous fait dire ça?

- Je ne suis pas quelqu’un du sérail. J’ai un besoin viscéral d’entreprendre, d’imaginer, d’explorer et de conquérir d’autres territoires. J’ai de grands projets en lien avec l’Asie, par exemple. Depuis quelque temps, la Suisse se referme. On a oublié que pendant longtemps, la capitale de l’Helvétie francophone était Genève. On n’y parle plus que de banques. Et l’argent mène à de petits calculs. La ville a perdu ce qui faisait sa différence et son universalité. Elle s’est rapetissée et je trouve que les Genevois préfèrent rester entre eux plutôt que de risquer l’ouverture sur l’extérieur ou d’oser la grandeur de l’ambition. Ici, je peux m’adresser au monde. Aix est venue à moi, a cru en moi. Je me suis donné à elle.


Ouverture lyrique et programme sans frontières

C’est une première. Un opéra en version de concert vient d’inaugurer la 5e édition aixoise. Non pour faire concurrence au grand festival lyrique de l’été, mais pour convoquer la voix d’une autre manière. L’occasion était belle: pour les 450 ans de Monteverdi, John Eliot Gardiner et ses Baroque Soloists entament une tournée européenne, qui passera par Lucerne en août. Au menu, la trilogie du grand «inventeur» de l’opéra. Le chef britannique a débuté ce grand tour lyrique en compagnie du Monteverdi Choir à Aix, avec le Retour d’Ulysse. Sans dispositif scénique mais agrémentée d’une mise en espace épurée d’Elsa Rooke et du chef lui-même, l’œuvre paraît d’abord austère. Au fil de la représentation, elle s’épanouit dans une sorte d’élan intérieur libéré par l’assouplissement du chant. Et, Sir John dirigeant au centre des musiciens et des chanteurs, le sentiment de revenir aux origines de l’opéra finit par élargir les perspectives. Avec l’étonnante voix chocolatée, entre alto et mezzo, de Lucile Richardot (Pénélope d’une grande dignité) et l’Ulysse mûr de Furio Zanasi, acteur et chanteur engagé, l’Iro décomplexé de Robert Burt tient le haut du pavé scénique devant le Télémaque sensible de Krystian Adam et la basse projetante de Gianluca Buratto (Temps/Neptune/Antinoo). Une grande soirée d’ouverture, menée avec délicatesse, tendresse et vivacité par le maître de cérémonie et ses musiciens.

La suite…

Sur les 22 concerts de l’édition, la suite s’annonce glorieuse avec rien moins que l’illustre et rare Maurizio Pollini au piano (formidable remplacement de Marc Minkowski), Philippe Herreweghe dans la Passion selon Saint Matthieu, Charles Dutoit, Gianandrea Noseda, Andras Schiff, Nelson Freire, Jean-Yves Thibaudet ou Maxim Vengerov pour les plus célèbres. Mais aussi Renaud Capuçon autour de qui tous les talents se fédèrent amicalement, des plus jeunes aux aînés. Avec une belle résidence en dessert: l’orchestre américain The Knights. De beaux rendez-vous. 


Festival de Pâques d’Aix en Provence, jusqu’au 23 avril. Rens: www.festivalpaques.com, 00338. 2013 2013

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