La maison posée parmi les vignes est coquette. Tout à côté, une yourte a poussé dans le potager. Sur la rambarde de l’escalier, on peut lire: «C’est en lisant que l’on devient liseron.» On toque à la porte, on nous ouvre et l’on entre. Cuisine, salon et bureau dans une même pièce. Ce qui d’emblée frappe, c’est non l’abondance de livres mais leur agencement. Beaucoup sont disposés sur des présentoirs comme dans une vitrine, bien en vue pour attirer l’œil sur les nouveautés et les coups de cœur.

Bienvenue à Fully (VS) chez Dominique Dorsaz, propriétaire de ladite maison et de la Librairie solitaire. Car, d’une pierre deux coups, le foyer est aussi un commerce. On prend rendez-vous et l’on vient choisir un roman, un essai, une biographie, une bande dessinée. Un rituel veut que le café ou le thé soit au préalable servi sur la table ronde, avec des carrés de chocolat. Prétexte à se raconter, parler de la vigne qui a souffert du froid, de la petite dernière qui va se marier en mai, d’une camionnette qui a pris feu sur l’autoroute. Avant d’en venir au fait: l’achat d’un livre.

Dominique Dorsaz change alors de rôle. Les potins du coin, c’est bien, mais un bon bouquin, ça emmène loin. Elle sort tour à tour Betty de Tiffany McDaniel, L’Ile des âmes (un polar sarde), Vivre avec nos morts de Delphine Horvilleur, ne tarit pas d’éloges sur les Editions Gallmeister, à Paris, spécialisées en littérature américaine et «qui publient des bijoux». Mais pas besoin d’aller cueillir loin de jolies feuilles, la littérature valaisanne en a plein ses pages.

Bonheurs et aléas

Dominique Dorsaz promeut auprès de sa clientèle la collection Gore des Alpes, «très terroir». Extrait de ses rayons: L’Eventreuse de Stéphanie Glassey, «histoire d’une faiseuse d’anges et surtout de la violence faite aux femmes». Elle a invité l’auteure à rencontrer son public. Elle change alors le décor et accompagne tout le monde dans la grange de sa voisine, la vigneronne Marie-Thérèse Chappaz. Une habitude, ça: organiser des lectures, «la mission aussi d’une libraire», insiste-t-elle. Dominique participe aussi à l’atelier d’écriture «Mon poème dans la vigne» chez les Chappaz, qu’anime Pierre-André Milhit. Quatre ateliers pour quatre saisons.

Comment en est-elle venue à ouvrir boutique à la maison? Des bonheurs et des aléas, résume-t-elle. Les premiers: une famille de huit enfants, le père barragiste, la mère au foyer, tous deux des lecteurs. Dominique est la petite, «du coup, j’avais en stock les livres des autres». Elle poursuit: «Qu’on ne se méprenne pas, être la dernière n’est pas toujours rose, on est au bout de la chaîne et chacun veut t’éduquer selon sa propre méthode.»

Mais ça forge un caractère. A 15 ans, Dominique a lu toute la collection des San Antonio de la fratrie. A 16 ans, elle entame un apprentissage à la librairie Gaillard à Martigny, découvre Molière, Tolstoï, Tourgueniev. Trois années d’études et le diplôme. S’en va élever des chèvres en communauté en ces années hippies, se marie avec un libertaire qui pointe à l’usine puis ouvre à Saint-Maurice sa première librairie indépendante. Céline naît, et elle apprend à lire sur les genoux de maman au travail.

Dominique Dorsaz fonde en 1986 son premier Salon du livre de la jeunesse, «pour mettre le livre à hauteur d’enfant». Il y aura en tout onze autres éditions. Puis elle exerce dans un tout petit espace perdu dans le hall d’un supermarché, la Librairie du coin. «Chaque cm² était exploité et j’ai pu exprimer mes envies, proposer des rayons sur la condition féminine, sur la littérature gay, un rayon poubelle aussi pour la mauvaise littérature», se souvient-elle. Puis elle tombe malade: opérations, chimio. Pendant son traitement, la grande enseigne décide de fermer la librairie. Elle se réfugie dans le désert du Nouveau-Mexique et la réserve navajo en relisant tous les Tony Hillerman.

Nouveau départ

Une amie l’invite un jour à prendre un café en terrasse. Elles relancent l’idée d’une librairie indépendante à Martigny. Dominique apporte son réseau, sa partenaire le financement. Ouvrages triés sur le volet, auteurs invités, expos et concerts, apéritifs littéraires. Quatre belles années. Las, le couple libraire bat de l’aile et Dominique est licenciée. Elle pointe au chômage.

Mais l’envie de partager sa passion ne la quitte pas. Elle découvre le concept de blog et les réseaux sociaux, raconte ses lectures, se lance dans la vente en ligne, appelle cela en 2018 la Librairie solitaire. Forme un club de lecture, participe aux Cellules poétiques, draine chez elle des lecteurs en mal de librairie de proximité et finalement renoue avec le métier.

«Autant dans le roman que dans cette belle profession, la seule limite est la créativité», dit-elle. Illustration: à Noël dernier, elle a proposé le coffret «Friandise littéraire», trois livres de son choix avec une confiture maison, une tisane dite de la Louve et un sirop de Yule. Le tout pour 100 francs. Ça s’est vendu comme des petits pains. Correction: comme des livres de poche.


Profil

1954 Naissance à Pralong (VS).

1978 Naissance de sa fille, Céline.

1986 Premier Salon du livre de la jeunesse.

2018 Ouvre chez elle la Librairie solitaire.


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