Directeur au Seuil de la nouvelle collection Solo, René de Ceccatty entend y accueillir «des textes divers par leurs formes, mais où l'on sentira un point de convergence entre la vie de l'auteur, sa personnalité, sa voix et le sujet qu'il aborde». S'il s'agit en résumé de faire entendre une voix qui se détache en solo, on n'imagine pas de meilleur titre inaugural que la confession par Dominique Müller de sa longue passion secrète d'adolescente pour un jeune clarinettiste virtuose de deux ans son aîné. Les Caresses et les baisers est un roman autobiographique tendre et cruel, né d'une révolte ancienne.

Quarante-six courtes séquences rythment ce récit à la première personne: au gré d'une mémoire vagabonde, qui explore aussi le passé d'une famille et d'une ville sans se plier à la stricte chronologie, les souvenirs défilent «Du lundi au vendredi», où l'adolescente retrouve durant sept ans et à l'insu de tous le corps de son premier garçon dans une mansarde de Strasbourg (jamais nommée mais clairement identifiable), jusqu'à ce «Désormais» où est évoquée une dernière fois, avec la mort de son père et de sa grand-mère Mina, cette autre personne qu'a été jadis la narratrice, et qui est morte elle aussi le jour où le musicien qu'elle aimait s'est laissé séduire par le timbre de soprano d'une cantatrice pourtant laide.

Rupture, désespoir, solitude, liaisons sans amour, tentatives de suicide, exil dans les Grisons: il lui faudra des années pour prendre vraiment congé de ce passé douloureux. C'est fait avec ce livre, qui doit beaucoup au regard sur les choses et les êtres d'un écrivain maître de son style, qui sait ne pas s'appesantir sur les torts d'autrui ni s'apitoyer sur elle-même. On n'oublie pas tel portrait cocasse d'une maîtresse de piano tyrannique, au «visage de jument malade du foie, avec une pile de bouclettes grises au-dessus d'un front sans rides». Ou les deux figures parentales si contrastées, mère scrupuleuse à l'excès mais vite dépassée, père insouciant et charmeur qui passe sa vie dans les cafés.

Ou encore la grand-mère paternelle à l'accueil si généreux, ses choucroutes personnalisées, les kugelhopfs qu'elle rate avec constance, son rire ululant quand elle ne ronchonne pas «en se demandant pourquoi nul n'est capable de vivre en famille dans cette famille», car ses trois fils sont divorcés. Ou enfin la silhouette fugitive de cette petite fille en tutu rose accomplissant avec grâce et sérieux son numéro d'acrobate sous la pluie, quelque part dans un village de Sologne: bref moment où la narratrice blessée entrevoit à nouveau toute la splendeur du monde. Et preuve que l'autobiographie n'est pas nécessairement vouée au narcissisme stérile.

Dominique Müller, Les Caresses et les Baisers, Seuil, coll. Solo, 160 p.