Dominique Noguez

Duras, Marguerite

Flammarion, 246 p.

Sept ans après sa mort, Marguerite Duras continue d'aiguiser les querelles de clan. Comme les enfants dans le préau d'école qui se font et défont la paix pour rien, juste pour mesurer leur pouvoir d'attraction, l'auteur de L'Amant était particulièrement injuste avec son entourage. Tout le monde le sait, et beaucoup l'ont écrit: Michèle Manceaux dans L'Amie, portrait généreux et délicat de celle qui pourtant la chassa de son univers au motif que la journaliste avait révélé son âge (su et publié par n'importe quelle encyclopédie!), et le fidèle Yann Andréa, souffre-douleur nécessaire au tyran des Roches Noires, dans son roman magnifique Cet Amour-là. Dominique Noguez apporte une nouvelle contribution à l'édifice M. D.

Avec Duras, Marguerite, le spécialiste du cinéma expérimental offre un livre curieux, fait de bric et de broc, où se mêlent une solide analyse de texte – juste un peu trop jargonneuse pour être parfaitement convaincante –, un journal intime allant du 5 septembre 1975, jour de sa rencontre avec l'écrivain, à juillet 2000, date à laquelle il se rend au cimetière Montparnasse pour faire l'inventaire de ce que l'on peut trouver sur la tombe de Marguerite Duras. A cette structure hybride, Dominique Noguez ajoute plusieurs appendices, dont une déclaration du jury du Festival de Toulon et un entretien sur Navire Night qu'il a tenu à publier pour se réapproprier un travail que Duras, dans son narcissisme vampirique, avait voulu faire disparaître.

En lisant ces 240 pages, on sent la fascination de Dominique Noguez pour celle qu'il considère comme un des plus grands écrivains de langue française, et qu'il défend comme tel, plaçant Duras aux côtés de Madame de La Fayette pour sa capacité à «aller au-delà de la chair», et la classant parmi les plus grands stylistes du XXe siècle: «Alain, Proust, Gide et Giraudoux.» On sent surtout la volonté d'un homme à préserver son indépendance et son jugement face à cette figure d'ogresse, suffisamment géniale et drôle pour qu'il lui soit tout pardonné, mais aussi suffisamment mégalomane et obsédée par elle-même pour que rien ne lui soit épargné.

Tiraillé entre l'admiration et l'agacement, ce journal-essai est avant tout le livre d'un homme blessé. Blessé d'avoir été ignoré par la prêtresse après «lui avoir porté les valises en Italie», d'avoir été minimisé, gommé, désavoué, mais peut-être plus encore de ne pas avoir été assez aimé: «J'ai conscience, de plus en plus, qu'elle ne m'aime pas tant que cela, moins en tout cas que tous ceux que je lui ai fait connaître en l'attirant à Hyères l'an dernier. Est-ce parce que je ne suis pas inconditionnellement d'accord avec elle, ou […] parce que je ne suis pas assez accrocheur, assez distrayant?» écrit-il le 16 juillet 1980. Ou encore, en juin 1983: «Rarement, en tout cas, un être m'a fait mieux éprouver, dans ses tenants et aboutissants – regards, gestes, mots –, l'enveloppement de cette négativité: n'être pas aimé.»

Il y a du dépit dans la posture de Dominique Noguez qui se plaint de n'avoir reçu concrètement de Duras «que la recette des lentilles et un conseil existentiel pratique: quoi qu'il arrive, si bas qu'on soit, faire chaque jour son lit». Trop rationnel et intellectuel pour admettre l'affront durassien, trop sentimental pour le dépasser, Dominique Noguez oscille constamment entre la revanche par procuration à l'égard du monstre Duras et l'affection éprouvée pour Marguerite.

C'est ainsi que son journal reçoit avec délectation les vacheries formulées par d'autres (Mathieu Galey: «Duras, une tête de crapaud avec de grosses lunettes») comme il accueille le récit détaillé de plusieurs rêves de réconciliation avec celle que son inconscient identifiait à sa grand-mère.

A la mort de Duras, le 3 mars 1996, Dominique Noguez, chagriné de n'avoir pas pu renouer avec elle, n'aura que cette pensée: «A-t-elle eu le temps de redevenir humble?»