Rencontre

Dominique Ziegler, chasseur d’ogres

L’auteur genevois triomphe avec «Ombres sur Molière» au Théâtre de Carouge. Le fils de Jean Ziegler a un faible pour les totems: Calvin, Rousseau, Jaurès lui ont inspiré des pièces à succès. Confessions d’un amateur d’ombres

Pour confesser le fils, on s’assied à la place du père. Dominique Ziegler reçoit chez lui, à Choulex, dans la campagne genevoise, là où il a grandi avec son père, Jean, et sa mère, Wedad, là où il vit aujourd’hui avec son épouse et leurs enfants. Dans la courette, une tête de mort de pirate flotte avec ironie dans la bise de l’hiver. On s’installe au grenier, dans l’ancien bureau de Jean Ziegler devenu celui de Dominique. On se cale dans le fauteuil magistral et on détricote le roman familial.

Si on est là, c’est que Dominique Ziegler, 46 ans, vit une année faste. Sa comédie Ombres sur Molière se joue à guichets fermés dans la petite salle du Théâtre de Carouge. Il planche aussi sur une bd, les enquêtes de Miss Marple, l’héroïne d’Agatha Christie. Un tirage d’environ 10 000 exemplaires est prévu. Sorti à l’automne, son roman «Les aventures de Pounif Lopez» est une goutte d’acide sur les rayons.

La BD et le rock dans le sang

Le vent gronde. Et Dominique s'emballe. Pourquoi Molière? Parce que cette figure le fascine. Mais pourquoi cette fièvre de comédie? Comment ce garçon aux yeux noirs de prince du désert, hâbleur perclus de doutes, Cyrano des squats, pèlerin du rock, est-il devenu cet auteur à succès, capable de chausser les lorgnons de Jean Jaurès, de se fondre dans les rêveries de Jean-Jacques Rousseau, d’endosser la robe de Jean Calvin? Comment est-il devenu chasseur d'ogres, au fond?

A l’origine, il y a cette maison à Choulex. Jean peaufine «Une Suisse au-dessus de tout soupçon», ici même, dans ce galetas. Wedad fait du théâtre en amateur, s’engage avec la discrétion d’une dentelière, chouchoute son Dominique. Mais celui-ci fait déjà le mur, à sa façon. Il s’évade dans les bandes dessinées - il faut voir sa bibliothèque, mille et une fugues y sont classées, des aventures de Blake et Mortimer à celles de Ricochet. Il se prend souvent pour Arsène Lupin ou pour Rouletabille, cet adolescent qui débusque les cadavres dans les placards de la Troisième république. Dans ses rêves, il est rocker, tendance Sex Pistols.

Une famille sous haute surveillance

Mais à l’instant le portable vibre. C’est Jean qui prend des nouvelles. Toujours là, le père. Toujours là, la mère. Si les parents sont séparés depuis longtemps, Dominique les réunit. Ce trio respire la tendresse. Pudique et dialectique. On n’est jamais tout à fait d’accord, mais on finit par trouver une synthèse. L’amour, c’est aussi ça. Avec Wedad et Jean, Dominique a baroudé, ado, au Congo, au Burkina-Faso, en Algérie. Il a connu dans des villages africains une quiétude dont il ne jouissait pas à Genève. A la maison, le téléphone sonne souvent. Des inquisiteurs anonymes jurent à Jean qu’ils auront sa peau. Des épistoliers courageux l'exhortent à retourner à Moscou. Parfois, ils signent ainsi: «Des Suisses inoxydables.» Au tournant de la rue, des policiers en civil veillent sur la famille. 

«Mon père voulait que je sois un subtil bolchevik»

Si l’enfance de Dominique oscille entre les aventures de l'Indien Yakari et les coups fourrés à la John Le Carré, les planches ne sont pas programmées. «Ma mère m’encourage, mon père est totalement contre. A ses yeux, il n’y avait pas d’autre voie que l’université. Il fallait que je devienne un subtil bolchevik qui s’infiltre dans les hautes sphères pour changer la société.» Mais l’adolescent s’est découvert d’autres modèles. L’acteur Georges Wod, ce Porthos qui règne sur le Théâtre de Carouge. Mais aussi Jean-Luc Bideau, un ami de la famille dont les histoires extravagantes le fascinent. «Je ne voulais pas faire un métier normal. J’ai voulu conjuguer marginalité et prise de parole: le théâtre pour moi, c’était ça. »

Une première farce qui fait des ravages

Il apprend donc la comédie à Paris puis à Genève, à l’Ecole Serge Martin, une ruche. Il en sort avec un copain, l’acteur David Valère. Ensemble, ils écrivent N’Dongo revient, où comment la France cultive toujours la politique de la petite valise dans les capitales africaines. La farce prend, dans une cave d’abord. C’est bientôt un triomphe en Suisse romande, puis neuf semaines à Paris. «Je suis un disciple d’Aristote, je pense qu’il faut instruire sur les défauts des hommes tout en les divertissant.»

Révolutionnaire, mais à la façon de Martin Luther King

L’hiver tourbillonne en rafales. On parle politique. Dominique ne croit plus tout à fait à la gauche, surtout pas à celle qui gouverne. Et ne lui parlez pas de la sociale-démocratie! En France, il voterait Philippe Poutou, ce syndicaliste qui honnit le capitalisme. La révolution, il la voudrait pacifiste à la manière Martin Luther King. «A propos, Dominique, avez-vous la foi, comme votre père?» « Il a bien essayé, mais c’est non. Je suis un baba mystique, je crois aux forces de la nature, c'est tout.»

« Dieu te garde», lui glissait souvent Jean quand il était ado. Mais sa seule religion est celle du verbe. Une nuit de déprime, dans un squat fêtard, il est saisi: «Une blonde superbe» fume à la fenêtre. Il l’aborde, s’attend à être éconduit, mais non. Elle est artiste et il l’imagine romantico-gothique, cousine de Mary Shelley. Il lui adresse bientôt 35 poèmes en octosyllabes. Leur sujet? L’au-delà et ses voluptés spectrales. Elle est désarçonnée. «Je m’étais fait une idée d'elle fausse! Muriel, qui est mon épouse aujourd’hui, est d’une douceur sidérale, elle n'est en rien amateur de heavy metal comme je l'avais cru.»

Dominique pivote dans son fauteuil, accroupi sur le cuir comme un gamin. Sa prochaine pièce portera sur Lénine, Le Rêve de Vladimir. Sur un tiroir, Jean Jaurès en photo vous regarde avec sévérité. Dans un dossier, les pensées de Rousseau infusent. Dominique est un fils dissident: il clame sa bohème foutraque, conteste la loi des pères, mais il y revient toujours. Au bonheur des ombres.


 Profil

1970: Il naît à Genève, fils unique de Jean Ziegler et de Wedad Zénié, une Egyptienne d'origine libanaise. 

2002 Il cosigne et joue «N'Dongo revient» qui fait un tabac en Suisse romande et à Paris.

2014 Il écrit et monte «Ils ont tué Jaurès», à Genève d'abord, puis au Festival d'Avignon. 

2017 Il s'attaque à Lénine pour une pièce qui devrait voir le jour à l'automne. 


Ombres sur Molière, Théâtre de Carouge (GE), jusqu’au 12 mars; rens. tcag.ch/

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