Les spectacles à deux personnages ont au moins deux avantages. Ils ne coûtent pas cher à la production et ils ressuscitent la forme du duel, si efficace dans les westerns et autres temples du face-à-face. Un chat, une souris. Une souris qui devient un chat. Un chat qui fait le chaton avant de rugir tel un lion. Le chiffre deux est magique, et lorsque la thématique est aussi brûlante que le djihadisme, rien de tel qu’un peu de magie pour ne pas sombrer dans le didactisme ennuyeux en voulant éviter le manichéisme belliqueux. A ce titre, Dominique Ziegler réussit son tour de passe-passe. Dans La Route du Levant, il renvoie dos à dos l’islamisme meurtrier et l’Occident décadent selon les codes du thriller. Dans les rôles du flic et du moudjahid, Frédéric Landenberg et Ludovic Payet sont totalement convaincants.

N’attendez pas de révélations sur la manière dont l’Etat islamique recrute parmi nos adolescents. Dominique Ziegler part du connu – cette séduction de l’austérité et de l’engagement prônée par les fondamentalistes via Internet – et, en satiriste du capitalisme, torpille avec joie les failles de notre système. Si les jeunes des banlieues se radicalisent, c’est parce que notre société à deux vitesses n’offre à la majorité d’entre eux que chômage, alcoolisme, chichons et drague crade. C’est le cas, au moins, de Roger Duglin, alias Al-Mansour, jeune barbu de 27 ans interrogé dans ce commissariat. En face, le policier aguerri a également une barbe, mais c’est celle de la sagesse. A moins que lui aussi ne soit radicalisé dans sa vision dépassée de la République et de sa pseudo-égalité…

Qui a tort, qui a raison?

Tout l’intérêt de La Route du Levant réside dans cette interrogation. Qui a tort, qui a raison? Sans dévoiler les rebondissements, on peut dire que le moudjahid a deux visages, mais que chacun raconte la même chanson: comment l’Occident, malade et corrompu par l’argent, peut-il faire la leçon à Daech, mouvement mû par une guerre sainte? Même quand le policier envoie au visage du présumé terroriste le meurtre d’enfants innocents parmi les victimes des attentats, le jeune homme rétorque qu’on ne compte pas les bombardements occidentaux qui ont décimé par erreur des villages entiers du Moyen-Orient…

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Cette non-condamnation de la part de Dominique Ziegler est intéressante et permet aux deux protagonistes de mener leur duel sur un pied d’égalité. On retrouve avec plaisir la maîtrise de Frédéric Landenberg, toujours très bon dans le registre Actors Studio. Il est touchant en vieux flic ostracisé. Chapeau à Ludovic Payet, moins connu. Le comédien a 17 ans au début du spectacle, dans un registre wesh et verlan à volonté. Il en a 77, à la fin, surprenant de maturité. Très beau travail de comédien qui rend justice à un texte habile sur un sujet explosif.


La Route du Levant, jusqu’au 15 juin, Théâtre Alchimic, Genève.