Un amas de grandes croix blanches enchevêtrées les unes dans les autres. Un monarque dur et inflexible (Philippe II), sous l’Inquisition en Espagne. Une jeune épouse d’origine française (Elisabeth de Valois, fille d’Henri II), promise originellement à son fils. Et ce fils (Don Carlo) qui se rebelle contre son père, prenant le parti des opprimés, sabre au poing, le jour même où l’on doit brûler des hérétiques pour satisfaire à l’Eglise catholique toute glorieuse.

Cette scène, c’est celle de l’autodafé dans Don Carlo de Verdi. La musique ferait trembler les murs; elle est d’une puissance incantatoire, avec chœur en procession, cuivres menaçants, rythmes obstinés. A l’Opéra de Zürich, c’est Fabio Luisi qui dirige l’orchestre maison en soulignant les effets de masse. Sobriété des décors, austérité du dispositif scénique: tout est concentré sur les émotions que ressentent les protagonistes. On passe de la trahison à la révolte, de l’amour à la vengeance, au fil de cette production de Sven-Eric Bechtolf créée en mars 2012, reprise ces jours-ci à Zurich avec une distribution de luxe (ou presque).

S’il est une cantatrice qui incarne à merveille la noblesse teintée de fragilité d’Elisabeth, c’est bien Anja Harteros. La soprano allemande a laissé des souvenirs mémorables à Munich en 2012, puis à Salzbourg en 2013, avec son partenaire de scène fétiche Jonas Kaufmann. Ici, c’est le ténor mexicain Ramón Vargas qui incarne le rôle de Don Carlo – un chant globalement de bonne tenue, mais sans le rayonnement d’un Kaufmann. René Pape campe Philippe II, monarque autoritaire et taciturne; c’est peu dire qu’il impressionne par sa stature et sa ligne de chant! Quand on ajoute Peter Mattei en Rodrigo (ou marquis de Posa), frère de sang qui vient au secours de Don Carlo, c’est un très beau plateau qui se dessine.

Une genèse compliquée

Mais revenons à ce drame familial sur fond de guerre et d’alliances politiques. C’est une histoire terriblement compliquée. Et la genèse de l’opéra le fut pareillement. Verdi ne laisse pas moins de cinq manuscrits de cet ouvrage librement adapté du drame de Schiller. Il l’a retouché plusieurs fois, aussi bien la version originale en langue française créée à l’Opéra de Paris en 1867 que la version italienne, n’étant jamais parvenu à une solution totalement satisfaisante. A Zurich, c’est la version italienne de 1884, dite «de Milan», qui a été retenue. On perd hélas l’acte de Fontainebleau (pourvu de très beaux échanges entre Don Carlo et Elisabetta) au profit d’un resserrement dramatique; la part composite de l’ouvrage demeure malgré tout, avec une succession de tableaux plutôt qu’un ensemble organique.

Mais que la musique est belle! Encore faut-il des voix capables de soutenir la tension dramatique. Les décors réduits au strict essentiel (un grand crâne noir, les croix, un squelette doré…) et une direction d’acteurs qui sent un peu le réchauffé (en gros, ce sont les chanteurs qui «font» les personnages ou pas) amènent le spectateur à se focaliser sur le chant. L’autre soir, c’est à partir du duo entre Philippe II et Rodrigo, à l’acte 2, qu’on a été pris aux tripes. D’abord, René Pape (gestuelle économe, tout dans le regard) et Peter Mattei (sobre, vif, alerte) ont un métier formidable. La confrontation est immense, avec un renversement de la hiérarchie au moment où Rodrigo met en alerte le roi d’Espagne quant à son régime de terreur, au point que celui-ci en deviendrait un second Néron!

Belle surprise avec Peter Mattei

La voix de Petter Mattei (a priori, le Suédois n’a pas la couleur d’un baryton Verdi) est saine, pleine, sans emphase, un rien claire. Il mêle autorité et sensibilité. Son dernier air «Io morrò, ma lieto in core» est splendide; la mélodie s’écoule sans effort, dans un flot continu. René Pape (qui se repose parfois sur sa seule ligne de chant) se montre ce soir-là très investi. On mesure la solitude du roi face à l’échec de sa vie de couple. Et l’on assiste à sa capitulation face au Grand Inquisiteur remarquablement incarné par la basse polonaise Rafal Siwek. Marina Prudenskaya campe cette tigresse de princesse Eboli (un rôle de poids!) avec aplomb après un début un peu froid. La voix sonne très russe de prime abord, très projetée dans le masque, avec un petit air pincé dans la «Chanson du Voile» qui lui ôte sa volupté, mais elle finit par s’enflammer dans l’acte 2 et son grand air «O don fatale».

Fabio Luisi saisit bien le climat oppressant de l’œuvre. Il s’en tient aux grandes lignes et fait ressortir les contrastes d’une section à l’autre sans pour autant parvenir à imprimer une courbe dramatique sur la totalité (à sa décharge, les changements de décor tendent à morceler la soirée). Le solo de violoncelle (Bruno Weinmeister) distille son lot d’émotions et certaines interventions aux cordes revêtent un soyeux mélancolique, mais celles-ci ne sont pas toujours unifiées et les cuivres sont parfois approximatifs dans les attaques.

Anja Harteros et ses sons filés

Piètre comédien, Ramón Vargas a commencé la soirée avec quelques fragilités vocales (deux craquements dans la voix) pour se stabiliser par la suite. Il a beau être un ténor idiomatique, l’éclat dans l’aigu reste un peu limité et il manque les 10 à 20 pour cent pour être transpercé d’émotion. Arborant des robes droites et longilignes, Anja Harteros émeut par l’étoffe de sa voix, capable de passer d’une douceur très onctueuse à des éclats sévères et incandescents, mais l’aigu se durcit par moments. Il n’empêche que la conduite de la ligne, certains élans souverains, ces sons filés dont elle est capable (notamment dans le passage «Francia, nobile suol» de «Tu che le vanità») sont superbes. Privée d’un ténor charismatique scéniquement, elle campe une Elisabetta digne et défend un art d’une belle intégrité.


«Don Carlo» à l’Opéra de Zurich, sa 10 décembre à 19h. www.opernhaus.ch