Don DeLillo, c’est la conscience inquiète de l’Amérique, une vigie penchée sur les chaos d’une époque dont il a rameuté tous les démons – terrorisme, violences urbaines, tensions géopolitiques, périls écologiques et nucléaires – dans une œuvre gros calibre, désormais incontournable. Depuis Bruit de fond, publié il y a plus de trente ans, celui que ses compatriotes ont surnommé «Maximalist Rex» ne cesse en effet de questionner notre devenir en moraliste amer et, souvent, en métaphysicien embusqué au chevet d’une société qui a perdu son bien le plus précieux – «le simple et enivrant besoin d’être».

Mes livres n’ont rien de visionnaire. Disons que les situations que je décris finissent parfois par se produire

Et si l’œuvre de l’Américain semble parfois prémonitoire – lire Joueurs, où il imaginait les événements du 11-Septembre avec une décennie d’avance –, il se refuse à être la pythie de service, une de ces étiquettes qu’on lui colle trop souvent dans le dos. «Mes livres n’ont rien de visionnaire, proteste-t-il non sans malice. Disons que les situations que je décris finissent parfois par se produire.»

Va-t-il donc se produire un jour, le scénario hallucinant qu’esquisse DeLillo dans Zero K? On en tremble. Car il y caresse le rêve le plus fou, le plus transgressif: celui de guérir les hommes de la mort et de les délivrer de la finitude grâce à la toute-puissance des nouvelles technologies médicales. Jeffrey, le narrateur de ce récit, est un jeune Américain en mal d’identité qui, pendant l’adolescence, s’est inventé une claudication afin de se «rendre visible» à lui-même et aux autres. Après, il a dû se contenter de rester un familier des ombres.

Cryogénisation

Mais, soudain, sa vie va basculer lorsque son père, Ross Lockhart – un richissime sexagénaire –, lui demande de le rejoindre dans un mystérieux laboratoire de cryogénisation, Convergence, enseveli sous un désert aux confins de l’Oural. Le top de la biomédecine, où l’on expérimente une technique révolutionnaire, «Zero K». K comme Kelvin, le célèbre physicien britannique. Quant au «zero», il correspond à la température de moins 273 degrés Celsius grâce à laquelle on peut congeler un organisme vivant afin de le faire renaître dans l’avenir…

A Convergence, ils t’aident à mourir. Mais dans ce cas, dans ton cas, l’individu n’est pas le moins du monde proche de la mort.

Si Ross a appelé son fils à la rescousse, c’est parce que sa seconde épouse, Artis, atteinte d’une incurable sclérose en plaques, a accepté de livrer son corps aux démiurges de Convergence pour s’endormir dans une capsule cryogénique en attendant de revenir à la vie, quand la médecine aura fait assez de progrès pour pouvoir la guérir. On imagine la stupeur du narrateur, qui déambule avec son père dans ce blockhaus à la James Bond, des catacombes high-tech remplies d’écrans futuristes, de fauteuils roulants, de chambres mortuaires, de conteneurs d’azote et de momies vitrifiées.

Bientôt, telle une belle au moi dormant, Artis va rejoindre son caveau translucide, convaincue qu’elle «se réveillera avec une nouvelle perception du monde». Et qu’elle pourra enfin comprendre ce qu’est cette fameuse transcendance dont parlent les philosophes – «une intensité lyrique sans commune mesure avec l’expérience normale», écrit l’auteur d’Americana et d’Outremonde.

Assommant et lumineux

Autre raison de plonger le narrateur dans le désarroi: son père se demande s’il ne va pas lui aussi tirer sa révérence et faire ce voyage vers une immortalité provisoire. Peut-être pour ressembler à ces pharaons fossilisés au fond de leurs sarcophages, dans l’obscurité des pyramides. Sauf que, cette fois, la résurrection sera possible. Le récit plonge alors dans une sorte de mysticisme où la science prend le relais des religions et des mythes pour offrir aux humains la promesse d’une vie au-delà de la vie. Ce dont le narrateur n’aura cure, préférant se battre ici et maintenant au nom de ses idéaux.

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C’est dire l’ambition de ce livre hybride, parfois assommant, souvent lumineux, à mi-chemin de l’essai et du roman, où Charles Perrault croise Frankenstein et les blouses blanches de la Silicon Valley. Autre point fort: ces découvertes si démoniaques – privilège des super-riches –, DeLillo les confronte constamment aux interrogations qui ont toujours nourri la philosophie. Celles qui concernent par exemple le langage, notre bien le plus précieux qui risque d’être définitivement anéanti par les apprentis sorciers de Convergence. Celles des limites de la science et de sa responsabilité en matière d’éthique. Celles de notre rapport à la finitude. Celles de notre identité, avec ce commentaire: «Imaginez-vous seuls et congelés dans la crypte. Vous vous défaites de votre personne. Le masque tombe. Mais ces inventions permettront-elles au cerveau de fonctionner en conservant ce qui fait sa singularité? Et qu’est-ce que le moi? Tout ce que vous êtes, sans les autres, sans amis, ni amants, ni enfants. Mais êtes-vous quelqu’un sans les autres?»

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Renouant avec les légendes antiques et avec les fantasmes de la science-fiction, Zero K fait l’autopsie d’une époque prométhéenne où «l’idée de l’immortalité a pris une place capitale, un fantasme qui se répand de façon très puissante en Amérique», explique Don DeLillo. Reste cette question centrale, vertigineuse, qu’on ne pourra s’empêcher de poser en refermant ce pacte avec le diable: serons-nous encore humains si nous parvenons un jour à vaincre la mort?



Don DeLillo, «Zero K», trad. de l’américain par Francis Kerline, Actes Sud, 305 p.