Dompter Don Giovanni, ou l’affranchir des codes? Comment traiter l’épineux problème de sa mort? Ces questions n’entravent pas Jean-François Sivadier, pour qui l’opéra lui-même «semble ne jamais vouloir se laisser apprivoiser totalement». À Aix-en-Provence, le metteur en scène contourne l’écueil: il érige le débauché en figure christique. Un être crucifié, mais non vaincu, dans son combat pour sa liberté d’être, de jouir, de vivre ou de mourir.

Le décor, protagoniste central

Le traitement, qui navigue du rire à l’effroi, répond parfaitement au «dramma giocoso» du tandem Mozart Da Ponte. Avec un dispositif de scène sur la scène, la vie du dévoyé prend son sens entre théâtre public et intime. Le procédé est loin d’être nouveau. Mais sa force esthétique et sa claire délimitation des aires de jeu correspondent à la représentation du monde de Jean-François Sivadier.

Le décor d’Alexandre Dardel s’impose ainsi en protagoniste central. Devant un mur fissuré où le mot liberté s’inscrit en lettres de sang, les personnages évoluent sur des mouvements de draps, derrière des tulles transparents et surtout sous une multitude d’ampoules. Autant de lumières pour figurer les conquêtes de Don Giovanni et éclairer ironiquement l’air du catalogue de Leporello.

Physique de coureur

Il faut une belle jeunesse, beaucoup d’énergie et une certaine dose de folie pour incarner le couple mythique. Philippe Sly et Nahuel di Pierro n’en manquent pas. Physique de coureur à la blondeur troublante, le Canadien compose un séducteur électrisé par ses désirs. La voix conquérante se voile au fil du spectacle. Mais cette apparente fatigue vocale finit par lui conférer une fragilité et une humanité touchantes.

Nahuel di Pierro fait preuve lui aussi d’un talent scénique indiscutable. La vitalité sans limites, furieuse et impatiente des deux compères, est un moteur puissant. Elle anime aussi la vocalité solide et joueuse d’un Leporello monté sur ressorts, et soulève le Masetto au caractère trempé de Krzysztof Baczyk, amoureux impétueux à la voix puissante et profonde. Avec lui, Julie Fuchs compose le deuxième couple majeur de la distribution. Sa Zerline fraîche et sensuelle déploie un charme irrésistible sur un timbre d’orange sanguine.

Un accompagnement orchestral bouillonnant

Les autres protagonistes de l’opéra tiennent leur rang avec conviction. Eleonora Buratto, Donna Anna vibrante, possède une force qu’on lui préférera dans un répertoire plus romantique. Isabel Leonard pose sur Elvira des couleurs sombres, d’un chant sobre qu’on aimerait plus frémissant. Avec le commandeur très honorable de David Leigh et l’Ottavio de Pavol Breslik, à l’étoffe vocale parfois mal assurée, les forces lyriques s’équilibrent sur un accompagnement orchestral bouillonnant.

On connaît le dynamisme et la délicatesse de Jérémie Rhorer, qui brille particulièrement dans les répertoires baroque et classique. Mozart convient totalement à sa versatilité de ton, sa verdeur de trait et sa subtilité de ton. En plongeant son Cercle de l’Harmonie dans un mélange de sécheresse instrumentale et de bienveillance mélodique, il parvient à harmoniser le tragique et l’ironie et à réconcilier l’amour avec la haine, la vie avec la mort. Un formidable défi musical.


Théâtre de l’Archevêché, les 8, 10, 13, 15, 17, 19 et 21 juillet. Retransmis en direct sur France Musique le 8 juillet et sur Culturebox le 10 juillet. Rens: +33 434 08 02 17, www.festival-aix.com