Il n’est pas encore dix heures et déjà, le soleil tape fort sur la place de la République. Une foule de curieux bat la mesure et l’air chaud à coups d’éventails aux couleurs des Rencontres photographiques d’Arles. Tous sont venus écouter et voir Don McCullin, l’un des plus fameux reporters de guerre. Il arrive, l’œil extrêmement vif et le pas relativement alerte. La visite commence dans l’église Sainte-Anne et les chapelles successives ne parviennent pas à accueillir la masse de fidèles.

«J’ai commencé la photographie il y a 65 ans, mais je n’ai pas choisi d’être photographe. C’est elle qui est venue me chercher. Tout a commencé avec cette image», raconte le Britannique en pointant un cliché sur lequel un groupe de garçons fixe crânement l’objectif, les pieds rivés sur une maison en ruine, la clope au bec et la cravate de rigueur. Londres, fin des années 1950. Les quartiers appartiennent aux gangs et McCullin a photographié celui de sa rue juste avant qu’un policier n’y soit tué. La presse publie son image et lui offre du travail. Cela tombe bien, le jeune homme est contraint aux petits boulots depuis la mort de son père dix ans plus tôt. Il s’est frotté à la photographie dans le cadre de son service militaire à la Royal Air Force mais a échoué à l’examen.

En 1961, interloqué par la construction du Mur, il dépense toutes ses économies pour se rendre à Berlin. Son reportage est publié dans The Observer, qui l’engage aussitôt. «Cela a été le début d’une vie passionnante, admet McCullin, né en 1935. Mais il est difficile d’évoquer une carrière excitante lorsqu’elle dépend de la souffrance des autres et des enfants qui meurent autour de soi. J’ai toujours porté ce fardeau. Je me suis toujours senti coupable d’être devenu célèbre par le malheur des autres. Mes images ont-elles changé quelque chose à leur situation? Non.» L’Anglais a couvert la plupart des conflits de la seconde moitié du XXe siècle, au Proche-Orient, au Vietnam, à Chypre, au Cambodge – où il est grièvement blessé – ou encore au Congo. Il a photographié les famines du Bihar, du Biafra ou du Bengladesh, livrant des images terribles et sans concession, évoquées à Arles par quelques magazines dans une vitrine.

On se souvient de son GI hébété après un bombardement au Vietnam, de ce gosse africain agrippé à une boîte de conserve vide, de ce jeune Congolais bientôt exécuté. «Lorsqu’on appuie sur le bouton, les yeux fixent la vérité. Il faut appuyer, même si des gens sont en train de se faire tuer. Je suis fatigué des guerres et de la souffrance mais qui d’autre que moi pour faire ce job? Enfant, j’ai été pris sous les bombes allemandes, j’ai grandi dans la misère et la violence des gangs. Je connais la souffrance et la terreur.» Don McCullin, dont le plus jeune fils a 13 ans, est éreinté par une vie à côtoyer la noirceur de l’humanité. Il retourne pourtant en Syrie l’année dernière, parce qu’il a photographié Palmyre debout et qu’il veut la revoir couchée. Il se fait éjecter par un soldat, se casse une côte et se perfore un poumon au passage.

Lorsque des jeunes aspirants reporters de guerre viennent lui demander conseil, il leur déclare qu’«il existe des guerres sociales ici, qu’il n’y a pas besoin d’aller en Afrique». Lui a couvert la misère de Londres et du nord de l’Angleterre chaque fois qu’il revenait au pays. Les images disent les familles nombreuses, les gosses en haillons se partageant un lit, les mains fatiguées de la mère s’activant au-dessus de la marmite, les murs en lambeaux. Le regard est empathique, mais cru. «A Bradford, les gens me disaient: «Entrez chez nous pour voir courir les rats.» Je reconnaissais immédiatement l’odeur de la pauvreté. J’ai mis toute ma colère dans ces images, parce que je ne peux tolérer l’indigence.»

Pour McCullin, dont le logement possède deux salles de bain, c’est un nouveau fardeau à porter; il ne s’aime pas du côté des privilégiés. Au Sunday Times, où il officie de 1966 à 1984, il parvient à vendre un reportage au long cours sur les SDF de la capitale, dont beaucoup sont des malades mentaux abandonnés par les hôpitaux. Il assure qu’il a rarement couvert un sujet si difficile et côtoyé des individus si dangereux.

Désormais, c’est sur la campagne entourant sa maison du Somerset que se pose l’objectif du photographe. A quelqu’un d’autre, les paysages pourraient paraître bucoliques. Mais lui les capture l’hiver uniquement, parvenant à instiller ce qu’il faut de tourment et de tension dramatique dans l’épaisseur des nuages, une branche cassée ou une flaque d’eau. Les tirages, en noir et blanc, sont évidemment sombres. «Ses paysages sont presque des scènes de guerre. Est-ce nous qui sommes conditionnés à considérer son travail ainsi ou lui qui porte ce regard?» interroge Sam Stourdzé, directeur des Rencontres.

«C’est une question d’émotion, répond l’intéressé. C’est pour cela que mes images sont de plus en plus foncées. Un seul a fait plus noir que moi, Josef Sudek, dont les derniers tirages ressemblaient à du papier noir. Je me demande parfois pourquoi je ne suis pas devenu fou. Peut-être grâce à la musique classique, mon coin de liberté», confie l’homme après la visite dans le calme d’un jardin d’hôtel. L’œil bleu clair s’assombrit un instant, dans un sourire qui dit toute la fatigue du monde.


Don McCullin: Looking beyond the edge, jusqu’au 28 août à l’église Sainte-Anne, à Arles.


En dates

1935: Naissance à Londres

1959: Première publication dans «The Observer»

1964: World Press Photo pour son reportage sur la guerre civile à Chypre

1966-84: Couvre les principaux conflits du globe pour le «Sunday Times»

1980: Première grande exposition au Victoria and Albert Museum, à Londres