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Donald Trump et Jérusalem sous l’œil de Franz Kafka

L’auteur du «Procès» avait des rapports ambivalents avec le sionisme. Le conte «Chacals et Arabes» met en garde contre les pièges de la haine

Jérusalem, lieu symbolique entre tous, que deux peuples s’arrachent. Israël a-t-il vraiment gagné quelque chose à la reconnaissance intempestive par les Etats-Unis de la «ville éternelle» comme capitale de l’Etat hébreu? A priori, cela ne fait guère de doute. Le coup de poker diplomatique du duo Trump-Netanyahu tombe au bon moment: Israël se voit dans une nette position de force face à ses voisins arabes, suffisamment pour les laisser sans voix devant la position américaine, qui pourrait donc imposer petit à petit son fait accompli.

Mais à une autre échelle? Laissons à Kafka le soin de répondre. On connaît ses rapports ambivalents avec le sionisme alors en pleine expansion dans les milieux juifs d’Europe centrale. Il semble les avoir condensés à l’intérieur d’une courte nouvelle parue de son vivant, «Chacals et Arabes». Le texte fut publié en 1917 par Martin Buber dans un des premiers numéros de la revue Der Jude, vecteur important du renouveau culturel juif durant ces années – ce qui n’est sûrement pas un hasard.

Un conflit surgi du fond des âges

Un groupe de voyageurs et leurs guides arabes ont fait halte dans une oasis. Au moment où tous se mettent à dormir, l’un des Européens est abordé par une meute de chacals. Loin de se montrer menaçants, ils le saluent comme un envoyé du ciel venu les tirer d’embarras. Car ils n’en peuvent plus, lui raconte le plus vieux, de devoir partager le même espace de terre, respirer le même air que les Arabes qui peuplent la région. C’est un conflit surgi du fond des âges auquel seul le sang peut mettre fin. Seulement voilà, le dégoût que ces voisins leur inspirent est si fort que les chacals ne veulent pas s’abaisser à cela. Pour cette raison, il demande au voyageur de les égorger à leur place.

Mais un des chameliers chasse en riant les chacals à coup de fouet, mettant fin à l’étrange «comédie». Il explique au voyageur déconcerté que les Arabes n’ont pas peur de ces drôles d’animaux qui vivent depuis toujours à côté d’eux, avec l’espoir insensé de les éliminer. Au contraire, leur haine les amuse tellement qu’ils les traitent en bêtes de compagnie, leur donnant de temps en temps une carcasse à ronger.

Une mise en garde

L’année même de la déclaration Balfour, qui marquait la première reconnaissance internationale d’un foyer juif en Palestine, Kafka adressait une mise en garde aux sionistes de là-bas ou d’ailleurs. Les chacals de sa nouvelle font allusion à ces derniers de manière trop évidente pour qu’il s’agisse réellement d’eux. Du moins pas encore.

Justement, qu’ils fassent attention, s’ils marchent sur les traces de ces animaux du désert, de ne pas se couler dans le rôle et finir par leur ressembler vraiment. Ce rôle, c’est de se croire l’adversaire programmé d’un autre, contre qui on se battrait implacablement pour la terre, même avec une répugnance affichée. Quitte à devenir prisonnier d’une lutte pour l’identité qui en réalité dénature et se transforme finalement en piège. Un siècle après la déclaration Balfour, un autre voyageur du nord, débarqué cette fois d’un peu plus à l’ouest, s’y est laissé prendre.


Extrait

«Tu es bien un étranger», dit le chacal, «sinon tu saurais que jamais, dans toute l’histoire de l’univers, un chacal n’a eu peur d’un Arabe. Ils devraient nous faire peur? N’est-ce pas déjà un malheur suffisant que d’être relégué au milieu d’un tel peuple?»

«Il se peut», dis-je, «il se peut, je ne me permets pas de porter un jugement sur des choses si éloignées de moi; ce semble être une très vieille querelle; c’est donc une chose qui vient du sang, et qui ne se terminera peut-être que dans le sang.»


Franz Kafka, «Chacals et Arabes», trad. C. David, Gallimard, 1990

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