Exposition

Donald Trump, en mille objets

L’artiste Andres Serrano expose à New York des objets portant la marque de fabrique Trump. De quoi mieux comprendre comment le président américain s’est forgé son image

Pendant un an, Andres Serrano s’est fixé un but: récolter sur eBay des objets liés à Donald Trump, la plupart portant sa gigantesque signature. Près de 200 000 dollars plus tard, le voilà qui expose le fruit de ses recherches à New York, dans le quartier branché de Meatpacking District.

Des steaks Trump, du déodorant Trump…

C’est dans l’ex-discothèque Lotus, transformée en galerie d’art par ArtX, que l’artiste américain s’est confié avant un vernissage qui a attiré du beau monde, dont l’actrice Rose McGowan, égérie du mouvement #MeToo, la première à avoir accusé le producteur Harvey Weinstein de l’avoir violée, et son compagnon, le mannequin non binaire Rain Dove. La famille Trump était bien sûr aussi invitée, mais elle n’a pas fait le déplacement.

Titre de l’exposition: The Game: All Things Trump. Au centre de la pièce principale, un immense «Ego» rouge, tournant sur lui-même. Un vestige du Trump Taj Mahal Casino d’Atlantic City, qui disposait d’une ego lounge. Andres Serrano n’a rencontré Donald Trump qu’une seule fois, en 2004, à la Trump Tower près de Central Park, pour lui tirer le portrait dans le cadre de sa série America. La gigantesque photo accrochée sur un mur en briques capte tout de suite l’attention du visiteur. «Il n’a rien dit. J’étais concentré sur mon angle, ma lumière. Mais il a eu la gentillesse de se prêter au jeu pendant trente minutes», souligne l’artiste.

Des boîtes de Trump steaks, de la Trump vodka, un Trump déodorant, une poupée Trump, des cravates, des couvertures de magazines – «Il signe même celles en sa défaveur; il accorde plus d’importance à sa signature qu’au contenu de ce qu’il signe» –, un diplôme de la Trump University, un faux billet montrant Hillary Clinton derrière des barreaux avec l’autographe du président. Ou encore des objets liés à la Trump Shuttle, la compagnie d’aviation que Donald Trump possédait entre 1989 et 1992, celle-là même qui avait transporté Nelson Mandela en 1990 lors de sa tournée dans huit villes américaines: Andres Serrano a brassé large. Des boîtes de jeux de société Trump trônent aussi derrière une vitrine. Avec l’inscription: «Il ne s’agit pas de perdre ou de gagner… Il s’agit de gagner.»

La polémique du «Piss Christ»

«Le plus dur à trouver était une photo sexy de Melania», commente l’artiste, en montrant une image de l’actuelle épouse du président posant en sous-vêtements sur un lit, du temps où elle était mannequin. Un objet qu’il n’aurait pas réussi à obtenir, lui qui a passé des heures sur internet à surveiller les enchères de ce qu’il convoitait? «Aucun. Mais s’il existait un exemplaire de Mein Kampf signé, je l’intégrerais à l’expo! Je ferais bien sûr de même si Donald Trump signait ma Bible.»

Trump est finalement une sorte d’artiste. Un artiste-escroc ou un bullshit artist peut-être, mais un artiste quand même, qui a su construire son univers, se fabriquer

Andres Serrano

Se trouve-t-on finalement dans une sorte de temple à la gloire de Donald Trump, l’exposition étant avant tout une accumulation d’objets? Habitué à être au cœur de polémiques – il avait notamment choqué avec son Piss Christ (1987), une photographie d’un crucifix trempé dans son urine –, Andres Serrano semble s’amuser des interrogations des journalistes qui veulent à tout prix trouver un sens à son exposition. Et si finalement sa plus grande provocation était… de ne pas provoquer, conscient qu’il s’attaquait à un plus grand provocateur et polémiste que lui? «Je suis artiste. Je n’ai pas de sens à donner à ce que je fais. A vous de l’interpréter.»

Sexe, religions, races, corps et mort hantent habituellement ses œuvres. Avec sa touche personnelle: il y intègre souvent des fluides corporels, du lait maternel en passant par du sang menstruel. Andres Serrano est connu pour ses séries photographiques. Dans The Morgue (1992), il impose des détails assez crus de cadavres. L’artiste s’est également intéressé aux sans-abri new-yorkais (Residents of New York, 2014), aux membres du Ku Klux Klan (The Klan, 1990) ou encore aux excréments (Shit, 2007). Il aime déranger, ne craint pas la censure, joue avec les interdits, transgresse les tabous.

Donald Trump, l’artiste

L’exposition Trump est à vendre, précise-t-il. «Comme une entité, pas séparément.» Andres Serrano ne dira rien de plus sur son admiration ou sa détestation du personnage, si ce n’est qu’il trouve la posture «anti-Trump» ennuyeuse. Mais l’artiste qui n’aurait voté que deux fois dans sa vie – les deux fois pour Barack Obama – peine à cacher sa fascination pour le rapport qu’entretient Donald Trump avec son ego. «Trump est finalement une sorte d’artiste», s’amuse-t-il, en évoquant une nouvelle fois sa signature. «Un artiste-escroc ou un bullshit artist peut-être, mais un artiste quand même, qui a su construire son univers, se fabriquer.» Il ne sort pas de nulle part. «D’une certaine façon, il a fait campagne toute sa vie. Il voulait que son nom signifie quelque chose. Et il a réussi.»

Le génie d’Andres Serrano, c’est précisément de n’avoir rien fait. Les objets parlent d’eux-mêmes. A travers eux, Donald Trump compose sa propre caricature. L’incarnation d’un rêve américain façon paillettes, pouvoir, argent et célébrité pour certains, celle d’une insolente et pathétique mégalomanie doublée de mauvais goût pour d’autres. Mais dans les deux cas, le résultat est assez fascinant.


«The Game: All Things Trump». ArtX, New York. Jusqu’au 9 juin. Artxclub.com

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