Donald Westlake est l'un de ces rares auteurs de romans noirs américains, qui mènent de front sous leur nom ou divers pseudonymes (Richard Stark, Tucker Coe) plusieurs séries aux «héros» récurrents et très typés: un truand en rébellion contre la mafia ou un ex-flic qui mène ses enquêtes en marge de la police officielle. Il sait aussi jouer sur tous les registres, du monde très noir de 361 (alias L'Assassin de papa, 1962) à la satire humoristique de son dernier opus, Smoke, où il reprend sur le mode ludique le thème de l'homme invisible cher à H. G. Wells.

Méchanceté des portraits

Freddie Noon, héros de Smoke, est un cambrioleur de 27 ans, ex-drogué à l'esprit vif qui partage la vie d'une jeune femme astucieuse prénommée Peg. La nuit où Fred décide de «visiter» l'Unité de recherche Loomis-Heimocker dont les travaux bidon sur le cancer sont financés par l'Institut américain de recherche sur le tabac lui sera fatale: les deux médecins ont besoin d'un cobaye sur lequel tester l'une ou l'autre des deux formules qu'ils ont mises au point pour lutter contre le mélanome en modifiant la pigmentation de la peau. A la suite d'un malentendu, Freddie absorbe les deux formules à la fois et devient invisible.

A partir de ce point de départ, Westlake improvise brillamment tout au long des 400 pages de Smoke sur le double thème des relations humaines et sociales de Freddie: comment se raser ou manger au restaurant, quand votre petite amie vous oblige à porter un masque et des gants? Car si son corps est invisible, ni ses vêtements ni la nourriture qu'il absorbe ne le sont, d'où d'insolubles problèmes. En revanche, exercer son métier de voleur serait désormais presque un jeu d'enfant, si son invisibilité ne suscitait pas la convoitise de Jack Fullerton IV, le puissant industriel du tabac qui finance les recherches des Drs Looomis et Heimocker et entend bien mettre la main sur lui pour l'utiliser comme espion.

Westlake noircit à dessein le portrait de tous ceux qui gravitent autour de Freddie et de Peg: fourgue crade, avocat sans scrupule, magnat égrotant ou non… On s'effraie et l'on s'amuse tour à tour jusqu'au happy end – qui n'en est d'ailleurs pas tout à fait un.

Smoke de Donald Westlake, trad. de Marie-Caroline Aubert (Rivages/Thriller, 404 p.)