En toute logique, Conan le barbare aurait dû figurer en une car il est emblématique de la fantasy, ce genre littéraire situé à la tangente du merveilleux (fées et lutins) et du fantastique (fantômes et kraken), dans un Moyen Age imaginaire «dont le dragon est la mascotte officielle». C’est pourtant son collègue John Carter, pionnier de l’aventure martienne dès 1911, qui prend la pose en respectant les règles du genre. Torse nu, puissamment baraqué, mâchoires serrées et regard acéré, il brandit son sabre de cavalerie, foulant aux pieds un Thark, de la tribu des géants verts régnant sur la planète rouge. Vêtue d’un string et de trois bijoux, la princesse Deja s’adosse au mâle dominant.

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Le modèle iconographique est posé: un guerrier impavide protège une vierge frémissante, juste arrachée à un reptile affamé ou un anthropoïde priapique. Masterpieces of Fantasy Art, une somme de 8 kilos, recense par dizaines les fleurons de cette imagerie populaire, que l’introduction cherche à légitimer en citant nombre de grandes œuvres: Persée sauvant Andromède (Giuseppe Cesari, vers 1592) et Angélique délivrée d’un même Léviathan (Ingres, 1818), des visions infernales peintes par Jan van Eyck ou Jérôme Bosch, Saint Michel qui pourfend le dragon au début du XVe siècle, le Grand dragon rouge de William Blake, Œdipe et le Sphinx de Gustave Moreau…

Centaure fuligineux

Les grands maîtres de jadis cèdent la place aux petits maîtres du XXe siècle. La tonalité se modifie. Les tableaux des premiers tirent leur inspiration de sujets mythologiques ou religieux; ceux de leurs successeurs puisent leurs vives couleurs aux Weird Tales et autres récits d’aventures fantastiques pour pulp magazines. L’allusion sexuelle est évidemment vendeuse (le père de tous les anacondas menace une princesse virginale ligotée, une Amazone en bikini chevauche un requin d’acier éminemment phallique…), surtout lorsque la bonne vieille peur de l’Autre vient la pimenter (démons aztèques brandissant une blonde au sommet d’une pyramide, tendre épaule lacérée par une paluche verte et griffue…).

On entre dans le lourd avec The Executioner, représentant un bourreau ombreux, cagoulé de noir au sommet d’un échafaud bourbeux semé de crânes. Comme l’illustration martienne de la couverture, cette œuvre sinistre est signée Frank Frazetta, dit The King. Référence suprême en la matière, l’artiste brosse un Conan impérieux. Vêtu d’un simple pagne, d’un collier de crocs et d’un bracelet de force, le Cimmérien toise le lecteur du haut d’un tertre sanglant. Lascivement allongée à ses pieds, une tendre jouvencelle prend des moues de chatte. Entre autres scènes héroïques, échauffourées et cavalcades ténébreuses, le King a peint un centaure fuligineux chevauché par une nymphette au fessier dilaté par les voluptés à venir ou l’ingénue qui, au plus profond de la Terre creuse, voit émerger d’un cloaque une raie manta hybridée de chiroptère, probablement en rut…

Hétaïre dénudée

Anatomiste prodigieux démontrant une grande maîtrise technique, Frazetta a joué un rôle déterminant dans le succès de l’heroic fantasy et fait nombre d’émules. Comme Boris Vallejo, justement surnommé le «Maître du muscle». Ce culturiste d’origine péruvienne raffole des pectoraux luisants. Il agrémente son pompiérisme de quelques afféteries saphiques comme cet éternel combat du bien et du mal opposant une belle jeune fille blonde à une créature composite, griffue, squameuse, dont le coccyx s’épanouit en quatre queues annelées tel un bouquet de serpents… La compagne de Boris, Julie Belle, pratique aussi le culturisme. Elle met en scène des naïades aux galbes affriolants qui folâtrent avec le serpent à plumes, chevauchent Pégase, se coiffent à la mode de la Gorgone Méduse ou enfilent des cuissardes de domina galactique.

Autre femme à faire son trou dans le bastion mâle, Rowena Morrill pense que «la dynamique homme/femme du Fantasy Art est géniale. C’est ce que les gens ont envie de voir». Elle reconduit donc le motif de la femme nue soumise aux pires bestiaux à poil et à écailles, quand elle ne compose pas des tableaux d’une grande mièvrerie comme cette fée rouge bondissant dans une pluie de roses au-dessus d’un ruisseau où ondule un ondin. King Dragon, une de ses œuvres maîtresses, montre un dragon fondant sur une hétaïre dénudée et enchaînée à un rocher – difficile à dire si le reptile a faim de sexe ou de chair humaine… L’original de cette huile a été retrouvé suspendu à un mur du palais de Saddam Hussein.

Sirène échouée

Rodney Matthews, dit The Rocker, a joué de la batterie dans différentes formations, dessiné des pochettes de disque tout à fait hideuses pour Nazareth ou Asia, caricaturé les Rolling Stones ou illustré Tolkien – mais son Balrog fait peine à voir comparé à celui de John Howe qui servit de modèle pour le film de Peter Jackson. Les Frères Hildebrandt aussi s’y sont essayés. Leur esthétique ne déparerait pas les murs d’une Bierstube munichoise…

Parmi tous ces amateurs de biceps lustrés et de croupes dénudées, Jeffrey Catherine Jones fait entendre une note différente. Est-ce parce que cet artiste a changé de sexe? Il émane de ses tableaux une mélancolie diffuse, une ambiguïté troublante. Contrairement à ses collègues, elle a compris que l’ombre, le flou sont propices à l’anxiété. Son approche est plus impressionniste, elle ose le sfumato. Le vieux caveau d’où émerge un fauve indistinct, la sirène échouée, le Tarzan dubitatif ou un triptyque allégorique (Three Ages of Woman) renvoient à une tradition européenne de l’art fantastique représentée par Böcklin, Gustave Moreau, Odilon Redon, Dante Gabriel Rossetti ou Gustave Doré.

Batracien simiesque

Des 12 maîtres de la fantasy que le volume met en vedette, trois se différencient. Ils ne sont pas Américains, mais Européens. Leurs images ne perpétuent pas des motifs iconographiques vendeurs mais découlent d’une démarche artistique personnelle développée au cours des folles années 1970. Hans Ruedi Giger a développé une esthétique cauchemardesque peuplée de créatures biomécaniques et inventé le plus terrifiant des extraterrestres, le xénomorphe à double mâchoire d’Alien.

Philippe Druillet a stupéfié les lecteurs de Pilote en dessinant des architectures gothiques psychédéliques, des embrasements célestes inouïs, des magmas primordiaux débordant de fureur tachiste, des vaisseaux cosmiques carénés comme des hallebardes, des galaxies convulsives que hantent des dieux dont la taille dépasse l’entendement…

Quant à Jean Giraud-Moebius, il a transcendé tout ce qu’il touchait, du western (Blueberry) au space op. (L’Incal). Taschen propose quelques œuvres marquantes, comme Arzach planant sur son ptérodactyle albinos, le batracien simiesque mugissant sous les étoiles qui figurait en une du premier numéro de Métal hurlant, un petit carnaval balnéaire avec protozoaire géant semi-translucide, un agglomérat de cristaux en orbite basse et le galop sidérant d’un pseudo-dinosaure aux articulations désaxées.

Situé aux antipodes des contrées farouches où de tendres jouvencelles affrontent en slip les pires brutes des Antiquités tangentielles, l’univers des trois visionnaires est inapte à développer la volonté de puissance et stimuler les pratiques onanistes des adolescents. En fait Giger, Moebius et Druillet n’appartiennent pas à la fantasy, mais à la science-fiction. Et ça, c’est une autre histoire.


Dian Hanson, «Masterpieces of Fantasy Art», Taschen, 532 pages.