Donna Leon est chaleureuse et drôle, à l’image de ses livres. Traduits en près de 30 langues, ses romans policiers doivent beaucoup à la personnalité de leur enquêteur, l’élégant et drôle Guido Brunetti, et au décor des enquêtes, Venise, ses ruelles, ses ponts, sa lagune. Depuis le début des années 1990, 26 romans ont paru, au rythme d’un par année. A chaque fois, les lecteurs retrouvent Brunetti, sa faconde, sa décontraction, son goût pour les auteurs de l’Antiquité, et lui emboîtent le pas pour des promenades sans fin le long du Grand Canal. Car on marche à Venise, évidemment.

Pas de folles courses poursuites. L’art du commissaire réside dans son sens du contact humain, de l’écoute attentive. Celui de la romancière américaine, dans sa façon de dépeindre ses personnages, principaux et secondaires. Voix, regards, silences: à la nuance près, une galerie d’hommes et de femmes devient la matière même de ces romans-promenades. Devant un public compact, Donna Leon a d’abord livré dans une master class ses conseils d’écriture d’un genre assez redoutable. Elle a ensuite accepté le jeu des questions.

Le Temps: Vous étiez professeure de littérature anglaise à Venise. Quel a été le déclencheur qui a fait de vous une auteure de polars?

Donna Leon: Tout a commencé à cause d’une blague. J’étais avec un ami chef d’orchestre, à La Fenice, l’opéra de Venise. Il dirigeait La Favorite de Donizetti. On discutait dans les coulisses, avec sa femme. Dans une surenchère comique, on s’est mis à imaginer ce qui se passerait s’il était retrouvé mort dans sa loge. Je me suis dit que c’était un excellent début pour un roman policier. J’ai eu envie de me tester. Je pensais pouvoir l’écrire pendant les vacances de Noël. Cela m’a pris un peu plus de temps…

– Vous n’aviez jamais pensé écrire avant cela?

– Non jamais. Sans cette conversation, je ne l’aurai certainement pas fait d’ailleurs.

– Pensez-vous écrire un jour un roman qui ne soit pas policier?

– Je n’ai pas ce talent-là. Je ne saurais pas écrire de «vrais livres». Je l’ai compris en écrivant. Je préfère me consacrer à ce que je sais faire. C’est de la paresse de ma part et aussi une claire estimation de mes capacités.

– Il y a une grande différence entre écrire de «vrais livres» comme vous dites et écrire des romans policiers selon vous?

– Une grande différence, oui. Prenez «Orgueil et Préjugés» de Jane Austen, certainement le plus grand roman anglais. Le livre s’ouvre avec l’arrivée d’un attelage dans un village endormi de la campagne anglaise. A son bord, deux jeunes hommes célibataires. La rumeur de leur arrivée fait le tour du village. La nouvelle parvient jusqu’aux oreilles de Madame Bennet, qui a des filles à marier. A partir de ce point de départ, de ce «cercle magique», le roman peut prendre plusieurs directions différentes. Est-ce que Jane Austen va suivre les jeunes hommes? Madame Bennet? Ses filles? Tout est possible. Un roman policier commence de la même manière, mais il ne peut pas prendre plusieurs directions. Il a dès le départ une seule destination. C’est pour cette raison qu’une fois terminé, on n’y repense plus ou très peu. Même si cela a changé à la fin du XXe siècle quand les romans policiers ont commencé à aborder de grands sujets comme la condition des femmes, la mainmise des grandes firmes, les trafics en tout genre.

– Vous êtes lectrice de romans policiers vous-même?

– Comme je passe ma vie à en écrire, je préfère lire Jane Austen. Et Dickens.

– Connaissez-vous le coupable en commençant à écrire?

– Non. C’est en cours de route que je découvre qui est l’auteur du crime. J’ai besoin d’écrire le livre pour cela. Un crime n’est jamais intéressant en soi, il est juste horrible. Savoir qui est le coupable tient en deux mots. Ce sont les raisons du crime qui sont intéressantes.

– Comment vous est apparu votre personnage principal, le commissaire Brunetti?

– D’un coup. Dans la première aventure, «Mort à La Fenice», un chef d’orchestre célèbre est tué dans les coulisses de l’opéra comme je vous le disais. La police ne peut pas envoyer le policier du coin pour s’occuper d’une telle affaire. Il faut au moins un commissaire. Or un commissaire a probablement fait des études de droit, il a quarante et quelques années et il est marié. Il a épousé la fille dont il est tombé amoureux à l’université. Un homme de son âge a probablement deux enfants. Voilà, Brunetti était né. Mais je n’ai découvert qui il était vraiment qu’au fil des années. Je ne lui ai pas imposé mes idées. Il parle, je l’écoute et je me dis d’accord, il est comme ça.

– Pourquoi avoir fait de Paola, sa femme, une professeure de littérature anglaise, comme vous?

– Parce que j’adore étaler ma culture. J’ai lu les grands auteurs italiens, mais je ne peux pas les citer aussi facilement que les auteurs anglo-saxons. Donc Paola me permet de disposer d’un fonds de citations pour épater la galerie. L’autre choix heureux est d’en avoir fait une aristocrate issue d’une famille riche. Cela permet à Brunetti d’avoir des entrées dans les milieux de l’élite, en plus des contacts dont il dispose dans son propre milieu d’origine, qui est pauvre.

– Guido Brunetti est un grand lecteur d’auteurs grecs et romains. C’est votre cas?

– Oui, il lit ce que je lis.

– Il vous fallait le rendre proche de vous?

– Oui, sans doute. On pense parfois la même chose lui et moi, mais le plus souvent nous ne sommes pas d’accord. Un exemple parmi d’autres: je me promène depuis vingt-six ans avec un personnage qui est un raciste patenté. Il n’aime pas les Italiens du Sud.

– Raciste, vous y allez fort quand même…

– Il n’agit jamais de façon raciste, mais il est toujours circonspect envers les gens du Sud, comme c’est malheureusement souvent le cas en Italie du Nord. Le racisme réside-t-il uniquement dans l’action ou penser de façon raciste suffit-il pour l’être? Je laisse le lecteur trancher.

– Ce qui le caractérise, c’est pourtant d’être très attentif au respect de la dignité des gens d’où qu’ils soient. C’est frappant dès le premier livre.

– Il est très Américain pour ça.

– Américain, Brunetti?

– Oui, vraiment. Il a une conscience de classe, mais il n’a pas de préjugés de classe. Il se sent toujours un peu outsider dans les «palazzi» vénitiens, mais il n’est jamais méprisant avec l’éboueur ou le marchand de journaux ou avec quiconque.

– L’autre trait marquant de Brunetti, c’est le plaisir qu’il a à se moquer des arrogants et des fats comme Guiseppe Patta, son chef.

– Ah, Giuseppe Patta! La plupart d’entre nous travaillons pour des Giuseppe Patta, j’en ai connu plusieurs personnellement. Brunetti se moque de lui avec art et ironie, mais il ne dépasse pas certaines limites. Ses piques sont uniquement verbales.

– Son contraire absolu étant Elettra Zorzi, la secrétaire surdouée en informatique, merveilleuse d’efficacité et d’humour. Vous avez créé des archétypes que tout le monde peut s’approprier.

– Elettra est apparue au quatrième volume et elle a été une bénédiction. Je ne savais plus comment avancer dans le récit, ça patinait gravement. Quelqu’un frappait à la porte de Brunetti et je ne savais pas du tout qui cela pouvait être ni pour quelles raisons. Je suis sortie prendre un café, je suis rentrée, morose. Et qui a finalement ouvert la porte de Brunetti? La «signorina» Elettra! Exceptionnelle. Elle peut tout faire.

– Beaucoup de vos enquêtes portent sur des atteintes à l’environnement. C’est une préoccupation majeure pour vous?

Cela me hante au point d’être devenue un peu cinglée. Je vais bientôt me poster au coin des rues avec une pancarte: «Le Jugement dernier est proche». Rien n’est plus important que l’environnement. Je ne cesse de lire sur ces questions. Dans un excellent article de la «New York Review of books», on apprend qu’ExxonMobil connaissait très précisément, dès les années 1970, ce qui allait se passer en termes de détérioration de l’environnement: la hausse des températures, l’acidification des océans, la disparition des glaciers. Et comment, immédiatement, Exxon a embauché des scientifiques pour contredire ces informations. Or qui Donald Trump a-t-il nommé comme secrétaire d’Etat? Le PDG d’ExxonMobil, Rex Tillerson… Je vais me poster aux coins des rues avec des pancartes, je vous dis.

– Comment vous viennent vos idées d’intrigues?

– Comme tout écrivain, je me promène avec une sorte de radar intérieur. Les gens me parlent, souvent je n’ai rien à faire. Comme cette fois où dans une épicerie à Venise j’ai vu entrer un homme à l’allure étrange. Je le reconnaissais alors que je ne l’avais pas croisé depuis une bonne vingtaine d’années. Quand il est parti, j’ai demandé à l’épicière que je connaissais bien: «Est-ce que ce n’était pas le sourd-muet Untel?» Elle a souri et m’a dit: «En fait, il n’est pas sourd-muet…» Là, mon radar s’est mis à clignoter. Je savais immédiatement qu’une histoire pouvait naître de ce qu’elle allait me dire. Après, je fais en sorte que ces récits soient méconnaissables, que personne ne puisse remonter la piste entre mes personnages et ceux qui les ont inspirés. C’est une question d’éthique.

–  Est-ce que vous avez été attaquée en Italie pour les affaires dont vous parlez dans vos romans?

– Les auteurs de polar italiens parlent de choses bien pires dans leurs livres. Non, je n’ai jamais été attaquée ou critiquée. Sauf deux fois, et cela a été pour moi des coups dans l’estomac. Mais à chaque fois, ceux qui me critiquaient n’avaient pas lu mes livres. Je suis prête à discuter, passages à l’appui, si l’on me dit que j’ai manqué de respect ou d’égard pour l’Italie ou les Italiens. Je considère comme un honneur d’avoir vécu plus de trente ans non pas à Venise mais parmi les Italiens. Je ressens un immense amour pour cette culture.