La romancière de «Brunetti»

Donna Leon, parole libre

La romancière, créatrice du commissaire Brunetti, passée cette semaine en Suisse, s’était exprimée il y a quelques mois sur l’adaptation télévisuelle de ses romans. Des piques savoureuses, et combien légitimes

Délicieuse Donna Leon. La romancière américaine établie à Venise, créatrice du commissaire Brunetti, est accueillie avec l’orchestre qu’elle dirige au Théâtre du Jorat, à Mézières, et la voici qui imagine la Suisse comme lieu idéal d’un crime. Parce que les trains y sont à l’heure: «Et paf! Quelqu’un peut se faire pousser sur les rails» (LT du 12.09.2013).

C’est acquis, Donna Leon n’a pas la langue dans sa poche. L’ancienne enseignante a acquis une notoriété mondiale avec les 20 enquêtes, depuis 1992 et à ce stade, de Guido Brunetti, intrigues serties dans les ruelles et par-dessus les canaux de la Cité des doges. La popularité de ces romans devait attirer l’attention des faiseurs de séries TV. Dès 2000, c’était fait… par ARD, la chaîne allemande. Au compte-goutte, celle-ci fait adapter les romans. Les téléfilms sont montrés de manière période dans la case du dimanche soir de France 3.

Au printemps passé, Donna Leon s’exprimait à Lyon, lors des rencontres Quais du polar. Questionnée à propos de ces adaptations, sa réponse n’a pas manqué de surprendre. Par sa franchise. A –t-elle vu quelques épisodes? «Jawohl!», lançait-elle. Puis: «C’est tellement allemand… Regardez quelle distance entretiennent les gens entre eux. Combien de fois ils se touchent. Les Allemands ne savent pas faire ça, les contacts. Et voyez les vêtements: ils les importent d’Ulan-Bator? Pourtant ils tournent à Venise, ils voient comment les gens sont habillés!» Encore quelques piques sur des points de scénario, puis le verdict final : «Donc, clic», avec le geste d’éteindre la télécommande.

Il existe sans doute autant de liens entre les créateurs d’un personnage et ses adaptations qu’il y a d’auteurs. On peut imaginer que cette relation prend une tournure plus affective encore lorsqu’il s’agit d’une série, à la fois en romans et en épisodes TV, puisque le rapport se développe alors sur la durée, au fil des tranches de vie ou des péripéties du héros. Mais dans l’expression publique, la tradition est à la retenue, voire à une langue de bois que même certains politiques n’oseraient plus tenter. La critique de Donna Leon a cette fraicheur, due à son statut et son poids éditorial. L’auteur a le droit de commenter ce que l’on fait de ses inventions: voilà, en somme, ce qu’elle affirme. Et ce qu’il est bon d’entendre.

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