Le corps hérissé de piques, la face constellée de grains de riz, une pleureuse crache des clous dans une grimace qui évoque Le Cri d’Edvard Munch. Derrière elle, bras en croix et seins scotchés, une autre suppliciée présente des yeux fontaine dont les larmes, immenses faux cils argentés qui cascadent le long de son torse, disent un chagrin sans fin. Au-dessus d’un ventilateur, au centre du plateau, une troisième activiste du deuil s’arrache les cheveux par poignées et laisse flotter les mèches rescapées comme autant de méduses affolées. A l’image de tous les accidents nucléaires, Fukushima est une tragédie invisible, dont la morsure n’a pas laissé de plaies ouvertes. Avec son équipe de création, le Vaudois Fabrice Gorgerat donne un visage et un corps à la catastrophe. Et l’Arsenic vibre fort de cette évocation ténébreuse.

Depuis ses premières pièces, Judith, To be or to be, Protestant puis Au matin en 2008 ou, l’an dernier, Emma, Fabrice Gorgerat a développé un théâtre de matière et d’images qui procède par implication poétique plutôt que par explication pragmatique. Climat, es-tu là?, demande Fabrice Gorgerat à son miroir magique et, de fait, les dieux du théâtre soufflent à l’artiste des résultats qui, pour être périlleux ou parfois erratiques, se révèlent toujours inspirés.

Ici, d’ailleurs, le metteur en scène propose un travail plus explicite que de coutume, dans la mesure où le spectacle débute par vingt minutes de conférence durant laquelle Yoann Moreau, ethnologue et dramaturge, explique qu’en plus de la contamination physique, l’accident nucléaire provoque une contamination symbolique. De manière futée, il commence d’ailleurs à dénier à Fukushima son statut de catastrophe, car, explique-t-il, la catastrophe est une fin alors que l’accident nucléaire est le début d’autre chose, le commencement d’une nouvelle ère.

Dans le même esprit, poursuit l’ethnologue, la ville de Fukushima n’est pas une ville déserte, vide de ses habitants, mais une cité pleine de ses spectres dont il faut bien gérer aujourd’hui les excursions.

D’où les happenings libérateurs des performeuses Fiamma Camesi, Malika Khatir et Estelle Rullier. L’une, Fiamma, travaille uniquement sur son corps qu’elle enduit, pique et tord. L’autre, Malika, recourt au monologue que Médée adresse à ses enfants avant de les tuer, afin de rapprocher la monstruosité d’une mère infanticide avec la part barbare de l’atome, tueur ou transformateur d’humanité. Estelle, la troisième, scénographe, construit à vue des villes fantômes en carton, trace au sol d’illusoires frontières en matière de péril nucléaire, provoque des mini-tempêtes de sable. Alchimiste de fin du monde sur le tissu sonore oppressant et mixé en direct d’Aurélien Chouzenoux.

Pour quel résultat? Un tableau impressionniste à la force hypnotique, une proposition résolument poétique qui donne un corps, un visage et, pourquoi pas, une âme, à l’accident nucléaire.

Médée/Fukushima, Théâtre de l’Arsenic, Lausanne, jusqu’au 24 mars, 021 625 11 36, www.arsenic.ch