Si le proverbe selon lequel les enfants des cordonniers sont les plus mal chaussés dit vrai, qui sont les sujets les plus difficiles à photographier? Les photographes eux-mêmes. A commencer par Robert Frank qui sort du cadre, bougonne, maugrée, maudit ces «fucking interviews» et, rigolard, met prématurément fin à l’exercice. Comme elle a tourné un premier documentaire, Windfall, consacré au vent, Laura Israel est formée à saisir l’insaisissable. Elle collabore par ailleurs depuis des années avec le génial photographe, ce qui lui permet, à travers documents d’archives et entretiens, de brosser un portrait impressionniste de l’artiste.

Né à Zurich en 1924, Robert Frank a trouvé sur le Nouveau Continent un espace à la mesure de son talent. Il connaît la notoriété en 1958 avec Les Américains. Cet album a tendu aux Etats-Unis un miroir dans lequel ils ont eu de la peine à se reconnaître. Les critiques pleuvent sur ce «triste poème pour gens malades». Loin de trahir une haine de l’Amérique, ces images fondent une mythologie, définissent une esthétique rock’n’roll abondamment déclinée par la suite.

Films cultes

L’artiste a aussi réalisé quelques films cultes, comme Pull My Daisy (manifeste beatnik avec Jack Kerouac et Allen Ginsberg), Cocksucker Blues (documentaire scandaleux sur les Rolling Stones dont les projections sont toujours soumises à la juridiction) ou Candy Mountain, quête d’une guitare de légende en compagnie de quelques cadors de la musique – Tom Waits, Dr. John, Joe Strummer.

Pour documenter la vie de ce photographe préférant «marcher sur les bords de la route plutôt qu’au milieu», la réalisatrice opte pour une approche kaléidoscopique et un montage syncopé. Robert Frank flirte avec l’art brut en gribouillant sur des photos ou en faisant des ombres chinoises; des extraits de home movies le montrent dans la désolation du Grand Nord où il a vécu; il prend des instantanés aléatoires depuis une voiture ou cause le bout de gras avec un hurluberlu déguisé en statue de la Liberté. L’artiste se double d’un farceur, les blagues recouvrent une tragédie intime: les deux enfants de Robert Frank sont morts jeunes, sa fille dans un accident d’avion, son fils suicidé.

Don’t Blink-Robert Frank, de Laura Israel (Canada, France, Etats-Unis, 2016), 1h22.