Scènes

Dorian Rossel, Bergman comme boussole

Pendant que ses spectacles tournent partout en France, le metteur en scène romand donne, dès ce mardi, sa vision de «Laterna magica», à Forum Meyrin. Dès vendredi, son «Oiseau migrateur» se pose aussi à Am Stram Gram à Genève

Quatre spectacles en tournée l’an dernier, 125 représentations, la plupart en France. De Lyon à Reims, de Cavaillon à Caen, Dorian Rossel est le plus hexagonal des metteurs en scène romands. Ce beau bilan doit beaucoup à l’élan donné par René Gonzalez dès 2010, lorsque ce producteur passionné aujourd’hui disparu dirigeait le Théâtre de Vidy, à Lausanne. Mais l’artiste morgien associé à Delphine Lanza peut aussi saluer son propre enthousiasme. C’est en allant jouer dans le off du Festival d’Avignon en 2014 que sa compagnie, la Super Trop Top, s’est ouvert les portes des grandes scènes françaises. A l’époque, ses adaptations théâtrales de La Maman et la Putain et d’Oblomov avaient séduit les programmateurs.

Laterna magica, sa nouvelle création à découvrir dès ce mardi soir à Forum Meyrin, connaîtra-t-elle le même succès à Avignon, cette année? C’est tout le bien qu’on souhaite à ce dynamique quadragénaire qui sera également présent au fameux festival avec L’Oiseau migrateur, retenu parmi les neuf spectacles de Sélection suisse. Cette création tout public, qui joue délicatement avec les silences, les éponges humides et les dessins à la craie, est à voir au Théâtre Am Stram Gram, à Genève, dès ce vendredi. Busy, vous avez dit busy?

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Cheveux en bataille, air réjoui, paroles en cascade, propos nourri. Dorian Rossel n’a jamais été endormi, mais là, dans ce café feutré genevois, il est limite survolté. C’est que son agenda est si rempli qu’il ne parvient pas à rencontrer tous les contacts qui aimeraient lui proposer une coproduction, une résidence, un événement commun, etc. «Oui, c’est un peu la folie. Comme il y a des reprises de rôle dans les spectacles en train de tourner, je dois souvent me déplacer pour coacher le comédien qui se glisse dans la peau de son personnage. C’est périlleux, une reprise de rôle. L’acteur doit comprendre l’esprit du spectacle et bien s’entendre avec l’équipe qui tourne depuis des mois.» Esprit et entente. Ce sont peut-être les mots qui caractérisent le mieux le travail de Dorian Rossel et Delphine Lanza.

Associés depuis plus de quinze ans, tous deux créent des spectacles profonds, qui impliquent le corps et l’âme, mais restent faciles à comprendre et empreints de légèreté. La Super Trop Top compagnie est connue pour adapter au théâtre des matériaux qui ne lui sont pas destinés: films, récits, documentaires et bandes dessinées. A l’image du Dernier Métro, grand succès du cinéaste François Truffaut, dont Dorian Rossel a tiré une adaptation animée où le personnage de Marion, poignante Catherine Deneuve dans le film, est tenu par deux comédiennes jumelles. Souvent, le metteur en scène confie au visuel une part du sens de la fable, à travers des décors simples, manipulés à vue par les comédiens.

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Un voile cocon

C’est le cas, dans la nouvelle création à découvrir dès ce mardi à Forum Meyrin. A l’image de Laterna magica, autobiographie fictionnelle d’Ingmar Bergman qui navigue entre cauchemar et réalité, le duo a imaginé un décor qui crée des images cryptées. Un grand velum incurvé représente une matrice avec laquelle les comédiens jouent à cache-cache. Tantôt ils se projettent sur sa surface immaculée, tantôt ils se glissent derrière et deviennent des ombres, des fantômes du passé ou témoins de l’inconscient. Parfois, ce voile bouge comme du lait et évoque alors toute la douceur dont Bergman, enfant, a tant manqué. A d’autres moments, dix panneaux se dressent en scène formant un labyrinthe qui raconte les difficultés relationnelles du cinéaste, à jamais marqué par une éducation luthérienne, austère et punitive.

Lorsque, petit, il désobéissait, l’artiste suédois était enfermé dans un placard. Une sanction qui le terrorisait, car la cuisinière lui avait dit que des souris grignotaient les pieds des captifs. Pour surmonter sa peur, le futur cinéaste créait des ombres avec une lampe de poche. Une manière de reprendre le pouvoir qui fascine Dorian Rossel. «Comme chacun le sait, Bergman était un grand angoissé, marqué par la froideur de sa mère et la dureté de son père qui ne montraient aucune affection. Mais l’artiste était aussi un bon vivant, qui aimait le sexe et les femmes, et qui avait réussi à prendre le contre-pied de son éducation. C’est cette ambiguïté que j’aimerais restituer.»

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Si Dorian Rossel est si joyeux, ce matin d’interview, c’est que plusieurs nouveaux collaborateurs ont intégré le travail de la compagnie, à l’instar de Fabien Coquil, 28 ans, un comédien rare que le metteur en scène romand a découvert lorsqu’il siégeait comme jury au concours d’admission de l’école de théâtre de Saint-Etienne. «J’ai immédiatement senti son immense potentiel. C’est un acteur sans âge, avec une palette de jeu très large. Il est passionné, cultivé, sa maturité est stupéfiante.» Ce mardi soir, à Forum Meyrin, Fabien Coquil sera Bergman, tandis que Delphine Lanza incarnera tous les personnages convoqués par le cinéaste. Quant à Ilya Levin, il officiera comme régisseur de plateau.

Des bribes d’inconscient

Pour raconter quoi? «Essentiellement le début de l’autobiographie, la partie consacrée aux parents et la toute fin, lorsque Bergman, qui est tombé sur le journal intime de sa mère, comprend la raison de sa froideur», répond Dorian Rossel. «Avant, dans Quartier lointain ou dans L’Usage du monde, on était au service de la ligne claire, on racontait une histoire. Maintenant, on est plus dans le non-dit, on procède par flashs, par impressions, par micro-touches qui dévoilent l’inconscient», détaille le metteur en scène en rendant hommage à son éclairagiste, Julien Brun, «un Genevois formé à Montréal», et au musicien Yohan Jaquier. «Laterna magica est le fruit d’un travail collectif d’une année, avec beaucoup de pistes explorées.» Une recherche en profondeur dont on se réjouit de découvrir toutes les couches, ce mardi soir, à Forum Meyrin.


Laterna magica, du 30 avril au 4 mai, Forum Meyrin, Genève; L’Oiseau migrateur, du 3 au 5 mai, Am Stram Gram, Genève.

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