Scènes

A Dorigny, Andrea Novicov électrise Jon Fosse

Sur le campus lausannois, avant Pitoëff à Genève, le metteur en scène genevois et la comédienne Nathalie Boulin donnent des couleurs à l’auteur norvégien fantomatique. Une folie

C’est la première pièce de Jon Fosse. Et, déjà, ce texte écrit à 34 ans contient tous les traits distinctifs de l’auteur norvégien, chéri par l’illustre metteur en scène Claude Régy. Obsession de la répétition. Non-communication chronique. Présence-absence des personnages fantomatiques. Publié en 1994, «Et jamais nous ne serons séparés» montre une femme blessée, abandonnée. A moins que cette femme ne ressasse sa culpabilité. C’est peut-être elle qui a quitté son ami et le regrette, une fois qu’il est décédé. Comment savoir? Tout, toujours, se contredit et se redéfinit chez Fosse. Et tout, toujours, est musique plus que parole, sensations plus que sens établi. A la Grange de Dorigny, à Lausanne, avant le Théâtre Pitoeff, à Genève, Andrea Novicov choisit de rendre très concret, voire comique, ce bal domestique. Nathalie Boulin en tête, le pari est réussi.

Un texte sur la corde raide

«Et maintenant il va sans doute bientôt venir/Je sais qu’il va venir/Je sais qu’il va venir/Puisque je l’attends/Car il a disparu/il ne reviendra plus jamais […] Il était si gentil/Elle presse le coussin contre ses seins/il était si gentil et si calme/jamais de problèmes avec lui/Si gentil/elle se met progressivement à chantonner/et si calme si gentil et si calme/Chantonnant/Il était si gentil et si calme/Pas de problèmes avec lui/Et maintenant il va sans doute bientôt venir.» Ce court extrait de «Et jamais nous ne serons séparés» montre toute la complexité de la langue de cet auteur dont la narration est aussi nébuleuse que les instructions de mise en scène – ou didascalies — sont précises. C’est une telle montagne à escalader qu’Andrea Novicov, metteur en scène aux partis pris audacieux, a attendu des années avant de s’y atteler.

Dans un décor aux couleurs vives, le Genevois d’adoption rompt avec les habitudes «fossiennes». Finis les glaces polaires, le regard figé sur la ligne d’horizon et les phrases suspendues. Novicov dirige Nathalie Boulin dans une logique de service volée qui ne meurt jamais dans le filet. C’est que la comédienne, toujours excellente et trop rare sous nos latitudes, mélange une énergie solaire à une vraie folie. Ainsi, lorsqu’elle varie les tons et les activités – le téléphone qui devient guirlande, la bouteille qui devient guitare, le verre qu’elle casse à même l’assiette – elle nous surprend, nous fait rire et on ne sait jamais sur quel sommet ou dans quel gouffre elle va nous emmener. Roberto Molo, lui, est l’aimé, plus absent que présent, plus fantasmé qu’incarné. Il joue parfaitement la pâleur égarée. Quant à la jeune Lara Khattabi, sortie il y a deux ans de la Manufacture, elle négocie très bien l’hystérie, ces coups de sang de la colère au rire. D’ailleurs, à la voir ainsi alterner les humeurs, on se demande si, dans cette vision de la pièce, elle ne serait pas une évocation de la maîtresse de maison, jeune…

Nathalie Boulin, aux antipodes de la victime

«On a tout fait pour éviter le côté victime du personnage principal», confirme Andrea Novicov pour qui la pièce parle «des hommes contemporains qui n’arrivent pas à se situer, qui sont là et puis disparaissent, qui se cherchent.» Et pourquoi ce canapé bleu pétrole, ces lampes rouges et cette paroi coulissante, couleur framboise? «Pour sortir du cliché. Avec la ligne claire du décor et des costumes, avec ce jeu ancré de Nathalie, on a toujours cherché à rester concret.» Le spectacle a du rythme, de la cuisse et de la folie, le défi est relevé.


Et jamais nous ne serons séparés, jusqu’au 21 janvier, Grange de Dorigny, Lausanne, https://wp.unil.ch/grangededorigny/Du 24 janvier au 12 février, Théâtre Pitoëff, Genève, http://www.pitoeff.ch/

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