Genre: romans
Qui ? Doris Lessing
Titre: Mara et Dann
Traduit de l’anglaispar Isabelle D. Philippe
Chez qui ? Flammarion, 560 p.

Titre: L’Histoire du général Dann
Trad. de l’anglais par Philippe Giraudon
Chez qui ? Flammarion, 400 p.

Si l’œuvre foisonnante de Doris Lessing est exemplaire, c’est parce qu’elle parvient à conjuguer la perception la plus fine de la subjectivité et la compréhension du monde dans son universalité. Ces deux démarches apparemment opposées, la Britannique – Prix Nobel en 2007 – les réconcilie de livre en livre, en brassant inlassablement la pâte humaine dans le creuset d’une réalité qu’elle observe en entomologiste. «Essayer de comprendre ce qui est en jeu dans nos destins intimes et, en même temps, dans le devenir de l’humanité, c’est cela qui est passionnant pour un écrivain», explique Doris Lessing.

Haute lucidité

Née en Perse en 1919, elle a passé son adolescence en Rhodésie avant de débarquer en Angleterre après la guerre où elle milita dans les rangs du Parti communiste et où son Carnet d’or devint bientôt un livre-culte: cette histoire de deux femmes qui se battent pour exister est aussi un plaidoyer pour la littérature, que Doris Lessing a toujours pratiquée comme un exercice de haute lucidité. Si elle écrit, c’est pour débusquer les maquignonnages et les mensonges qui se cachent sous le vernis du puritanisme. Il est la cible constante de l’auteur des Enfants de la violence, de même que le racisme, sous tous ses masques. Reste l’essentiel, l’imagination prodigieuse de cette conteuse intarissable qui va puiser chez ­Dickens et chez les romanciers russes les recettes d’une œuvre attentive aux plus petits détails de la vie, aux ombres, aux humiliés, à tous ceux que la grande Histoire a oubliés.

«C’est en inventant des fables que l’on peut donner un sens à notre monde», dit Doris Lessing, qui pratique presque tous les genres littéraires, y compris la science-fiction. Elle s’y est frottée dans un récit traduit au Seuil en 1981, Shikasta, situé sur une planète jadis florissante mais soudain frappée de stérilité. C’est au même registre qu’appartiennent Mara et Dann et L’Histoire du général Dann, deux romans d’anticipation rassemblés dans une saga intitulée «Le cycle de l’eau».

Monde apocalyptique

Publié en Angleterre en 1999, traduit en 2001 chez Flammarion et aujourd’hui remis en vente, le premier volet, Mara et Dann, nous projette dans un futur terrifiant, au cœur d’une Afrique rebaptisée Ifrik, où la sécheresse a tout détruit, où la plupart des hommes sont morts de faim et de soif. Survivants de leur peuplade – les Mahondis –, Mara et son jeune frère Dann décident de marcher vers le nord, pour trouver de l’eau et échapper à la désolation. Ce qu’ils affronteront, c’est la violence sous toutes ses formes, dans un monde apocalyptique où les dérèglements climatiques ont anéanti la civilisation, comme dans La Route de Cormac McCarthy. Peut-on renouer avec l’espérance après un tel séisme? Comment réparer l’irréparable? Quels sont les rêves et les mythes qui survivront aux désastres écologiques? Au-delà des multiples épreuves auxquelles sont confrontés les deux héros, ce sont ces questions que pose Mara et Dann, une odyssée funeste qui semble d’abord vouée à l’échec mais qui se transforme peu à peu en fable initiatique, avec, au bout du chemin, la lueur d’une rédemption.

De l’autre côté des brumes

En ouvrant le second volet du «Cycle de l’eau», L’Histoire du général Dann – publié à Londres en 2005 –, on constate que Mara et Dann ont échappé au pire. Ils sont parvenus jusqu’au nord de l’Ifrik, face à la «mer du Gouffre», un univers tout aussi impitoyable. Au-delà des eaux, de l’autre côté des brumes, les rivages sont désormais recouverts par des glaces épaisses qui ont peu à peu paralysé l’ancienne Europe. «On savait que dans un passé reculé, quand la glace avait commencé inexorablement à envahir puis à recouvrir tout le continent, cette banquise avait littéralement poussé dans la mer les merveilleuses cités qui se succédaient sur la côte», écrit Doris Lessing, qui raconte comment Dann est devenu le chef d’une communauté regroupée dans «le Centre». Quant à Mara, elle s’est mariée et elle est morte en donnant naissance à Tamar, qui la réincarne à la perfection, tant elle lui ressemble. Le deuil, la solitude, la maladie, voilà les nouvelles épreuves auxquelles Dann devra faire face, avant de reprendre la route vers une région moins hostile en compagnie de Tamar, de Griot, un enfant-soldat nourri de légendes, et de Rafale, un chien qui ne peut plus courir et qui sera transporté dans une caisse de bois…

Il y a quelque chose de biblique dans cette quête d’une terre promise, après que les pires fléaux ont frappé notre planète. En lisant L’Histoire du général Dann, on pense également au Seigneur des anneaux, vieux classique des lettres anglaises revisité par une romancière de plus en plus préoccupée par les questions écologiques et par le devenir de l’humanité. De ses inquiétudes, elle a fait un récit de bout en bout mythologique, une fresque visionnaire dont on attend le troisième volet, sans doute en cours d’écriture.

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«Nos conteurs rapportent qu’autrefois, voilà très longtemps, l’Eurrop entière était prospère. Puis les glaces apparurent, et bientôt elles engloutirent toutes les villes.»