Genre: Recueil d’articles
Qui ? Doris Lessing
Titre: Le temps mord
Trad. de l’anglais par Philippe Giraudon
Chez qui ? Flammarion, 325 p.

Genre: Roman
Qui ? Doris Lessing
Titre: Victoria et les Staveney
Trad. de l’anglais par Philippe Giraudon
Chez qui ? J’ai lu, 125 p.

Une réputation de réfractaire, face aux préjugés de son époque. Une romancière délicate, et volontiers iconoclaste. Une œuvre foisonnante qui ratisse large, entre l’Afrique et l’Europe. C’est tout cela à la fois, Doris Lessing, mais c’est aussi une intellectuelle engagée qui a mené de multiples combats en faveur de la cause féministe et des droits de l’homme, des combats qui ont sans doute pesé dans la balance des jurés du Nobel, lorsqu’ils lui ont attribué leur prix en 2007.

Née en Perse en 1919, elle a passé son adolescence au Zimbabwe avant de débarquer en Angleterre où, au lendemain de la guerre, elle milita dans les rangs du Parti communiste et où son Carnet d’or devint bientôt un livre culte: cette histoire de deux femmes qui se battent pour réaliser leurs rêves d’artistes est aussi un brûlant plaidoyer pour la littérature, que Doris Lessing a toujours pratiquée comme un exercice de haute lucidité. Ecrire, pour elle, c’est pétrir la pâte humaine, tout en arrachant les masques du puritanisme et en débusquant les mensonges qui se cachent sous le vernis des bonnes manières.

Ce travail de sape est au cœur d’un roman qui vient de ressortir dans la collection «J’ai lu», Victoria et les Staveney, où Doris Lessing redouble d’ironie pour dépeindre une Angleterre libérale qui tolère à peu près tout, à condition que les classes sociales restent à bonne distance les unes des autres… Nous sommes chez les Staveney, des Londoniens aisés, cultivés, apparemment très ouverts, dont le fils Thomas fréquente la même école que la petite Victoria, une maigrichonne à la peau noire. Un soir, après les cours, elle va découvrir la somptueuse maison des Staveney, et elle aura l’impression d’entrer dans un conte de fées. Ce rêve de quelques instants, elle devra aussitôt l’oublier et elle grandira dans l’ombre avant que le hasard ne la conduise de nouveau chez les Staveney: un jour, Thomas l’a croisée dans une boutique, il est tombé amoureux d’elle et il lui a fait un bébé, Mary, un ange qui ressemble à «un petit éclair au chocolat». Pour Victoria, ces retrouvailles relèvent du miracle mais elle ne tardera pas à constater qu’un gouffre la sépare de sa nouvelle famille: la jeune Black restera cruellement indésirable dans ce monde dont Doris Lessing dévoile peu à peu les tabous et les préjugés, les non-dits méprisants et les silences accusateurs, avec la finesse d’une Nathalie Sarraute égarée chez les bobos.

En même temps, Flammarion publie Le temps mord, un recueil d’articles où Doris Lessing parle de son cheminement littéraire, des auteurs qu’elle aime mais aussi de politique, des chats – compagnons de toute une vie – ou de cette Afrique qui l’a tant fascinée. D’abord, il y a les écrivains dont elle s’est nourrie, Boulgakov, Stendhal, Dickens, Virginia Woolf. Et Jane Austen, à laquelle elle s’identifie volontiers parce qu’elle met en scène des personnages souvent isolés au fond de la campagne anglaise, une solitude qui rappelle à l’auteure de Vaincue par la brousse son enfance africaine dans les années 1930. Depuis cette époque, sa fringale de lecture ne s’est jamais apaisée. «Les livres m’ont fait ce que je suis», écrit celle qui, ayant quitté l’école à 14 ans, s’est instruite en se plongeant dans la littérature, avant de prendre la plume à son tour sans dissocier son travail de romancière de ses engagements politiques. Sur ce terrain, elle n’a jamais fait preuve de frilosité: dans un article féroce intitulé «La tragédie du Zimbabwe», elle montre comment Robert Mugabe a insufflé la haine raciale au cœur d’un pays désormais «dévasté, dégradé et déshonoré».

Certains monstres sacrés sont aussi les cibles de Doris Lessing, qui brosse par exemple un portrait assassin de Tolstoï, un «fanatique aux manières tyranniques» qui martyrisa sa femme Sonia, et dont «les étreintes étaient apparemment aussi raffinées que celles d’un ours». Autres sujets de polémique: la curiosité malsaine des biographes, la nouvelle dictature intellectuelle – le politiquement correct – qui s’est emparée des campus américains, ou la démission des gouvernements occidentaux face à la question de la culture. «L’éducation conçue comme l’épanouissement de la personne entière est considérée comme inutile dans la société moderne», constate Doris Lessing qui, dans un autre texte consacré au 11-Septembre, refuse de sacrifier aux lamentos d’usage: «La réaction à ces événements, si terribles soient-ils, semble excessive vue de l’extérieur, écrit-elle. Nous avons le devoir de le dire à nos amis américains.» Et d’ajouter: «Ils disent qu’ils ont été chassés de leur paradis mais il est vraiment étrange qu’ils aient jamais cru être en droit d’en avoir un.» D’un texte à l’autre de ce recueil, la grande dame des lettres britanniques prouve qu’elle n’a jamais cessé de sortir ses griffes. Mais aussi d’admirer, avec la même fièvre, seul remède contre les morsures du temps.

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Doris Lessing

«Que va-t-il se produire, dans ce monde en plein bouleversement? Je crois que nous attachons tous nos ceintures et serrons les dents»