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«D’Ormesson, le choix mondain de la Pléiade»

Quatre romans de Jean d’Ormesson paraissent dans la Pléiade ce vendredi. Homme de lettres et sociologue, Jérôme Meizoz démonte la mécanique de cette consécration

C’est le volume n° 605 de la Bibliothèque de la Pléiade, «relié pleine peau, sous coffret illustré». Il contient une préface de Marc Fumaroli – académicien tout comme l’auteur –, un avant-propos de Jean d’Ormesson lui-même, et quatre romans: Au revoir et merci, La Gloire de l’empire, Au plaisir de Dieu et Histoire du juif errant.* Entrer dans la Pléiade, c’est devenir un «classique», note Jérôme Meizoz, professeur à l’Université de Lausanne, qui a posé, dans plusieurs ouvrages, un regard sociologique sur la figure de l’écrivain (Postures littéraires, mises en scène modernes de l’auteur, Slatkine, 2007; La Fabrique des singularités, Postures littéraires II, Slatkine, 2011; Saintes colères, D’autre part, 2014). L’entrée de Jean d’Ormesson dans la Pléiade fait débat. En France, L’Obs y a consacré tout un dossier. Il faut dire que «Jean d’O» est incroyablement médiatisé. Il a été vedettisé par le petit écran: «Le progrès ininterrompu et l’ampleur de ce succès sont dus en partie à la faveur de la télévision», écrit son préfacier, qui rappelle que le feuilleton télévisé Au plaisir de Dieu, en 1977, assura au livre du même nom un avenir durable de best-seller. Que représente l’entrée de cet écrivain très cathodique dans cette collection très classique? Jérôme Meizoz partage sa lecture de l’événement.

Le Temps: Que représente la Pléiade?

Jérôme Meizoz: Peu à peu, depuis son intégration à Gallimard en 1933, la Bibliothèque de la Pléiade a acquis le rôle, en France, de banque centrale de la valeur littéraire. Cette collection sur papier bible, relié cuir, est l’un des étalons de mesure des «classiques». Elle présente la littérature, annotée par des spécialistes, sous une forme canonisée, durable voire intemporelle. Elle assume ainsi un pouvoir patrimonial dont Gallimard est très fier. Comparée aux éditions universitaires plus savantes, elle a moins d’impact auprès des spécialistes. Par contre, elle contribue à la fabrication des classiques pour le grand public cultivé. Elle représente typiquement le palmarès littéraire explicite (et indiscuté, voire impensé) des classes bourgeoises éduquées. Ses détracteurs disent que c’est une collection pour dentistes ou notaires, que personne ne lit vraiment (les caractères seraient trop petits), mais qui fait son effet dans un bureau cossu…

– Jean d’Ormesson dit voir dans cette Pléiade son «Nobel» à lui…

– L’entrée dans la Pléiade représente un fort enjeu de classement: qui devient un classique, et qui ne le devient pas? Autour de ces choix, les mêmes polémiques ont cours que pour le Prix Nobel, qui en est l’équivalent transnational ou mondial. D’où d’éternelles querelles sur les critères de reconnaissance. Pourquoi Zola et pas Catulle Mendès? Pourquoi Michaux et pas René Crevel? Pourquoi Claude Simon et pas le Genevois Robert Pinget? etc. Dans ce contexte, le volume des Œuvres de Jean d’Ormesson ravive les conflits de valeurs: certains jugent que les romans de celui-ci n’ont en rien marqué l’histoire littéraire; d’autres pensent qu’il représente une tendance du roman bourgeois spiritualiste depuis les années 1960.

– La Pléiade semble hésiter entre deux vocations: l’une scientifique à l’appareil critique conséquent, une autre qui serait une collection de morceaux choisis…

– La collection a un cahier des charges assez stable, mais évolue selon ses directeurs successifs, selon la conjoncture éditoriale et le goût du «patron» (Antoine Gallimard). Depuis les années 2000, il me semble que la tendance dite scientifique (œuvres complètes avec un lourd appareil critique) reflue, et que Gallimard privilégie des choix à plus court terme, plus commerciaux, comme Simenon (2003 et 2009), Boris Vian (2010), Kundera (2011) et maintenant Jean d’Ormesson. Autrement dit, la Pléiade se calque sur l’actualité, renonce de plus en plus souvent au grand recul temporel, atténue la profondeur du geste critique. Kundera, par exemple, est donné avec un appareil critique minimal et le romancier a eu la main haute sur le contenu de son édition, ce qui pose un vrai problème scientifique.

Quant à Jean d’Ormesson, on ne publie que quatre romans, sans doute les plus vendus… et pas ses Œuvres complètes. Pour le dire franchement, une logique mondaine et commerciale devient visible alors que recule la logique de patrimonialisation critique touffue, dans la longue durée.

– Quelle place occupe Jean d’Ormesson dans le paysage littéraire français?

– Epoux d’une riche héritière de l’industrie du sucre, lui-même issu de la noblesse de robe, longtemps directeur du quotidien Le Figaro, il représente l’écrivain de droite, fortuné, cultivé, libéral en économie, catholique, conservateur sans être réactionnaire, détenteur d’un art de la conversation à la française. En ce sens, il est le dernier représentant de la France aristocratique, dans sa version acceptable pour le grand public, car il a de l’humour et de l’esprit. On oublie aussi d’autres aspects moins reluisants. En 1975, lorsqu’il était directeur du Figaro, il est parvenu à faire couper, sur Antenne 2 , «Un air de liberté» de Jean Ferrat qui mettait en cause le soutien du journal et de son directeur à la guerre du Vietnam: «Ah! Monsieur d’Ormesson/vous osiez déclarer/qu’un air de liberté/flottait sur Saigon/avant que cette ville/s’appelle Hô Chi Minh-Ville.» La polémique fut vive.

Ainsi, Jean d’Ormesson représente une tendance éloignée de l’avant-garde de la littérature française. Son entrée en Pléiade a de quoi surprendre pas mal de spécialistes qui l’ont toujours implicitement considéré comme un écrivain de second rang, un auteur de romans historiques dont la presse a fait des best-sellers. Comparer Jean d’Ormesson à son maître Chateaubriand, comme le fait Marc Fumaroli dans sa préface, est une véritable plaisanterie. Il me semble clair que Jean d’Ormesson entre en Pléiade, sur décision d’Antoine Gallimard, pour des raisons plus mondaines et commerciales que strictement littéraires.

* Jean d’Ormesson, Œuvres, Gallimard, Pléiade, 1664 p. En librairie le 17 avril.

 

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