Le cinéma d'animation a ses dates clés. On pourrait commencer avec 1876 et l'invention, par le Français Emile Reynaud, du Praxinoscope. Puis citer le «King Kong» de 1933, qui mariait vrais acteurs et animation en volume image par image, avant d'arriver, quatre ans plus tard, à «Blanche-Neige et les sept nains», premier long métrage dessiné de l'histoire du cinéma. La sortie en 1995 de «Toy Story» est une autre de ces étapes importantes.

Réalisé par John Lasseter, produit par Pixar Animation Studio, ce film enchanteur sur des jouets d'enfant vivant leur vie lorsqu'ils sont seuls, est quant à lui le premier long métrage de l'histoire en images de synthèse. Sa sortie a marqué le basculement de l'animation traditionnelle vers l'animation moderne, tout en imposant une maison de production qui enchaînera dans la foulée les réussites: «1001 pattes», «Toy Story 2», «Monstres et Cie». En 2003, «Le monde de Nemo», du nom d'un poisson clown qui deviendra l'un des personnages emblématiques de Pixar, connaîtra un succès colossal, alors même que le film est plus conventionnel que les précédents, qui avaient réussi à réconcilier parents et enfants, grand public et cinéphiles, en multipliant les niveaux de lecture et en apportant aux récits une réelle dimension philosophique.

Double du film originel

Personnage secondaire du «Monde de Nemo», Dory a cette année droit à son propre film – dans lequel on retrouve également le petit poisson clown et son père Marlin. Dory, souvenez-vous en à sa place, c'est ce poisson chirurgien bleu et jaune qui a un problème de mémoire à court terme. Et qui avait le don de nous mettre sur les nerfs à force de répéter les mêmes phrases, le réalisateur Andrew Stanton se montrant incapable de jouer sur le comique de répétition inhérent à ce handicap. «Le monde de Dory» se déroule un an après les événements narrés en 2003. Sorte de double du film originel, il raconte comment Dory va essayer de retrouver ses parents, comme jadis Marlin se lançait sur les traces de son fils.

Recherche scénaristes désespérément. Voilà pour le sous-titre officieux que l'on pourrait donner à ce film que l'on va oublier plus vite que Dory elle-même. Il suffit en effet de repenser aux cinq réussites majeures que nous a encore offert Pixar entre 2006 et 2010 («Cars», «Ratatouille», «Wall-E», «Là-haut» et surtout le bouleversant «Toy Story 3») pour se demander comment le studio a pu valider un scénario d'une telle vacuité, où la quête de Dory passe par une série de péripéties sans intérêt. On ne rit pas, on ne tremble pas, on ne pleure pas, alors qu'un film comme «Wall-E» avait cette faculté rare de proposer un large spectre d'émotions.

Succès garanti

La chute de Pixar, ou du moins sa baisse d'inspiration, date de 2001, lorsque croyant flairer un bon filon les pontes du studio avaient cru bon de sortir un Cars 2, suite à tout point de vue catastrophique. Puis vinrent «Rebelle» et «Monstres Academy», des réalisations pas honteuses, mais quelconques. Malgré un sursaut l'an dernier avec le singulier «Vice-versa», «Le voyage d'Arlo» a encore récemment prouvé que depuis son rachat en 2006 par Disney, Pixar avait bel et bien perdu une grande partie de son originalité, alors que dans le même temps la maison-mère sortait la tête de l'eau après des années de galère artistique.

Promis à un grand succès vu son démarrage tonitruant aux Etats-Unis, «Le monde de Dory» devrait malheureusement convaincre Pixar que l'on peu se contenter de bien peu pour satisfaire le public. C'est peut-être ce qui est le plus navrant, alors que l'on devine déjà que «La tortue rouge», premier film coproduit par les Japonais de Ghibli avec l'étranger, ne déplacera pas les foules lors de sa sortie mercredi prochain. Alors qu'il s'agit d'une pure merveille, un conte existentiel sans paroles d'une indicible beauté.


«Le monde de Dory», d'Andrew Stanton et Angus MacLane (Etats-Unis, 2016), 1h35