Les quelque huit cents pages du Dossier M ont de quoi décourager, d’autant plus qu’un deuxième volume est annoncé pour janvier et qu’on peut consulter des bonus sur le site www.ledossierm.fr. Si toutefois on se risque à ouvrir ce gros livre, le danger est grand de se faire capter et d’y passer beaucoup de temps, plus qu’on ne l’aurait voulu. On est pris en otage, comme par un ami un peu éméché, un peu désespéré, dont on écoute la logorrhée pendant toute une nuit, accoudés au bar, dans une lumière tamisée.

Scènes de rue

Ces confidences de bar sont d’ailleurs un des leitmotive du livre, avec toutes sortes de variantes et de renversements, et l’auteur s’adresse souvent au lecteur en le tutoyant, ce qui installe cette proximité – touchante, exaspérante, prenante. D’ailleurs, le livre est dédié «à qui veut bien». Et oui, on veut bien rester parce que la langue de Grégoire Bouillier est superbement vivante, riche, légère, sinuant entre les registres, addictive. Il pratique une autodérision sans concession, mais n’y reste jamais longtemps, partant en digressions, citations, histoires enchâssées. C’est un grand et généreux lecteur, sans une once de pédanterie. Dans Le Dossier M, on croise des philosophes allemands, Dante et Pulp Fiction, des scènes captées dans la rue, au bistrot ou au supermarché. Le livre est surtout extrêmement drôle, avec des blagues de quatre sous, des jeux de mots hilarants. C’est aussi un fabuleux document sur l’époque.

Le Dossier M vient après un long silence. Grégoire Bouillier est l’auteur de trois petits livres troublants – Rapport sur moi, L’Invité mystère, Cap Canaveral, tous chez Allia – qui parlaient sans voile de lui et de ses proches, au risque du scandale. A la suite d’une rupture et d’un suicide, il «en a pris pour dix ans». Dix ans, comme Ulysse au retour d’Ithaque. Au bout de cette décennie d’enfermement intérieur, c’est la libération, une bonde s’ouvre et les mots déferlent, leur effet torrentiel accru par des italiques et des majuscules qui en exaltent l’oralité. Il y en a trop, de ces mots, mais ils font un effet jubilatoire.

Je t’aime, moi non plus

Mais qui est M, l’objet du «dossier»? M comme moi, miroir, miasmes, malheur, maman… et surtout comme M, une héritière anglaise, qu’il faut attendre pendant près de trois cents pages et dont on ne saura pas grand-chose, excepté quelques dizaines de SMS, transcrits comme preuve de ses sentiments à elle. Elle est fiancée à un homme d’affaires que, prétend ce promis, ses parents à elle «aiment trop pour qu’elle le quitte». Seize ans la séparent de l’auteur, ça le préoccupe, il est soucieux des chiffres et des dates. Il finit par mettre fin à cette passion mortifère, du coup, elle est prête à se donner, ils se manquent par accident, bref, c’est l’amour dans ses atours éternels: je t’aime, moi non plus.

Cette rupture le laisse «dans un drôle d’état», autrement dit dans une dépression profonde. L’histoire avec M a lieu en 2004. En 2005, l’auteur a une liaison anodine avec une voisine de palier, à la suite de quoi Julien, le mari, se suicide d’une manière théâtrale, sordide, accusatrice, les laissant tous deux avec le poids de la culpabilité. Le thème du suicide est récurrent chez Bouillier – les tentatives de la mère dans Rapport sur moi et ici, de nombreux exemples pris dans la littérature. Qui plus est, Le Dossier M s’ouvre sur la mort volontaire de Carlos Casagemas, le compagnon à Paris du jeune Picasso, dont le geste «gela» pour un temps en «période bleue» l’œuvre de son ami. Le suicide de Julien, lui, ponctue tout le Dossier.

Des pépites

Ce livre qui ne parle que de mort n’est en rien mortifère. Il est porté par un mouvement qui entraîne de page en page. Il y a quand même des tunnels qui incitent à l’ellipse – les pages d’hommage à la charmante actrice Ali MacGraw, idole de ses 12 ans, par exemple –, mais on risque alors de manquer des pépites dans ce terrain aurifère. Et des enchaînements subtils: la mémoire de l’auteur fonctionne de manière proustienne – voir le passage fabuleux sur la rue Tronchet, Flaubert et lui-même; ou celui sur la carabine de ses 10 ans et l’oiseau mort; et encore le saut temporel qui mène d’Ali MacGraw à M.

En épigraphe figure une citation de John Coltrane: «Je pars d’un point et je vais jusqu’au bout.» Il y a aussi quelque chose de cette fluidité dans la phrase de Bouillier. Il n’est pas au bout, apparemment, puisque huit cents autres pages attendent, et que d’autres sont à disposition sur le site. Ne boudons pas notre plaisir.


Grégoire Bouillier est l’invité de la Librairie le Rameau d’or (bd Georges-Favon 17, à Genève), le 14 octobre à 17h30, pour une rencontre avec le public.


Grégoire Bouillier, «Le Dossier M». Livre 1, Flammarion, 876 p.