Théâtre

Dostoïevski, le démon de la fraternité

Le jeune metteur en scène français Jean Bellorini projette au milieu de la garrigue l’infernale saga des «Frères Karamazov». Cinq heures de coups et de blessures, à l’affiche du Festival d’Avignon, avant le Théâtre de Carouge cet automne

Trop d’amour tue. Trop de foi lessive. Chez Fiodor Dostoïevski du moins. Dans une nuit de garrigue, on est six cents serrés sur un gradin géant, à assister à la débâcle des Karamazov. Avignon et son festival sont alors un mirage – on est à une quinzaine de kilomètres de la ville. La falaise de la carrière dite de Boulbon va vous tomber dessus. C’est une image. Mais l’écrivain russe aurait pu la concevoir. Car tout est précipice dans ses Frères Karamazov, son ultime roman.

Voyez Aliocha Karamazov (François Deblock), freluquet comme un anachorète, la vingtaine gorgée de foi – c’est-à-dire de doute. Il jette à l’assemblée cet aveu: «Sachez qu’il n’y a rien de meilleur dans la vie qu’un bon souvenir.» Ça paraît presque dérisoire après quelque cinq heures de coups et de blessures. Mais ça vaut comme sagesse du pauvre. Dans un instant, toute la troupe réunie par le metteur en scène français Jean Bellorini formera un chœur à la liturgie carnavalesque. Ces Karamazov, qui seront cet automne à l’affiche du Théâtre de Carouge, ne sont pas sans faiblesses, mais ils ont une âme.

Un thriller dans la Russie de 1880

Leur mérite? Un ressort joueur. Le spectacle n’a pas commencé qu’un narrateur roublard aux allures de gouvernante anglaise vous introduit à une famille qu’on ne souhaite à personne. L’histoire? On la débobine à toute vitesse. Ivan réfute Dieu, ce qui n’est pas rien dans la Russie de 1880, et s’arc-boute à la philosophie. Dimitri l’ardent vient d’arracher le cœur de Katerina mais ne jure que par cette greluche de Grouchenka (Clara Mayer, émouvante en môme éraillée). Aliocha le pieux, lui, apprend le langage du ciel auprès du starets Zossima. Ce trio est la proie d’un père à knout, une ordure qui a juré de ne rien laisser à sa progéniture et surtout pas à Smerdiakov, son bâtard. Plus tard, le despote sera assassiné. On soupçonnera toute sa progéniture et on aura bien raison.

La griffe musicale de Jean Bellorini

Le talent de Jean Bellorini, 34 ans, et de sa troupe, est d’habiter le roman, quitte à condamner certaines pièces. Et de rendre ainsi palpable son enjeu: mettre en lumière ce faisceau de pulsions qui est le propre d’une certaine jeunesse russe, donner un visage à toutes ses tentations, ébaucher aussi un futur affranchi de l’inique loi du père, de cette vieille Russie qui met des bâtons dans les roues de ses enfants, qui conspire à leur perte dans une rage autodestructrice. Mais Jean Bellorini ne clarifie pas seulement les catacombes dostoïevskiennes. Il leur donne une fluidité enjouée. Admirez comment les protagonistes se déplacent: ils glissent sur des rails, portés par des planchettes. Il leur prête aussi – c’est sa marque de fabrique - une musicalité. Là, c’est Tchaïkovski qui s’invite au piano. La, c’est Salvatore Adamo et son «Tombe la neige» qui narguent la garrigue.

Le revers de cette verve, c’est une tendance à la déclamation, une exaltation pseudo- russe qui sonne faux dans le monologue d’Ivan: le fameux passage du Grand Inquisiteur, qui examine les conséquences d’un retour du Christ sur Terre, en devient hélas inaudible. Ce même défaut de nuance affecte l’interprétation du père. Dans ces moments, le texte se pétrifie en caillot. On perd le fil pour le retrouver plus tard. Dans la scène par exemple où le Capitaine Sneguiriov (Mathieu Delmonté, charbonneux jusqu’à en être inquiétant), père orgueilleux d’un petit garçon, raconte une humiliation: comment Dimitri a tiré sa barbe, comment ce forfait a fait s’esclaffer les copains de son fils. Sous vos yeux, Aliocha veut le dédommager d’une liasse de roubles. L’offensé s’en saisit, subjugué par cette manne. Puis soudain déchire les billets.

Dostoïevski, révélateur de nos névroses

Le génie de Dostoïevski, c’est que rien n’est jamais tracé d’avance. Chaque personnage est une plaque tectonique, la possibilité d’un séisme. Avec au cœur du magma, une faille, l’explosion qui menace. Le très chrétien Aliocha, l’esprit de justice même, pourrait devenir terroriste – c’est ce que Dostoïevski avait prévu dans un deuxième volume qu'il n'aura pas le temps d'écrire, nous apprend le traducteur André Markowicz.

Jean Bellorini est de ceux qui font un pas de côté pour saisir le temps présent. Patron du Théâtre Gérard Philipe à Saint-Denis, une ville aux multiples cultures hantée par le spectre du terrorisme, il dit que le théâtre est un hymne à la liberté, donc un droit pour tous. Ses Karamazov ont cette vertu: ils sont aussi nos frères.


Karamazov, Festival d’Avignon, jusqu’au 22 juillet (rens. http://www.festival-avignon.com/fr/); puis Théâtre de Carouge (GE), du 1er au 13 novembre.

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