Fiodor Dostoïevski

observe l’Europe à la table de jeu

Les compteurs de l’Europe s’affolent. Les élections grecques mettent les enjeux à nu. La situation rappelle la realpolitik qui prévalait au XIXe siècle. A la lumière d’aujourd’hui, «Le Joueur» se lit comme un traité politique

Mais qu’est-ce qui ne tourne pas rond en Europe? Oui, en Europe, et pas seulement dans l’UE. Pour une fois, l’abus de langage prend tout son sens. Car l’éparpillement des institutions européennes, toujours plus impuissantes à régler les défis qui leur sont posés, réveille les vieilles logiques du continent dans son ensemble. Il suffit de regarder ce qui se passe autour de nous pour s’en convaincre. Les compteurs s’affolent, une crise en suit une autre, sans laisser aux précédentes le temps de se conclure complètement. On saute d’une réunion de l’Eurogroupe à l’autre, et ce, entre deux ou trois Conseils européens, tous plus ou moins provisoirement définitifs (ou l’inverse).

C’est bien entendu l’interminable crise de la dette – devenue crise de croissance, et tant d’autres choses – qui tient toujours le haut du pavé, grâce au nouveau rebondissement produit par les élections grecques, seulement deux semaines après le coup de théâtre du quantitative easing annoncé par la BCE, qui devait nous promettre une fin heureuse. Mais cette fois, les enjeux sont mis à nu, plus qu’ils ne l’ont jamais été au cours de ces dernières années. L’Europe essaie de trouver son assiette dans le rapport de force, avec l’espoir un peu illusoire d’identifier le point d’équilibre miraculeux qui permettra aux intérêts prépondérants des uns de s’imposer sans trop nuire à ceux des autres. Bref, pas vraiment l’idéal fondateur qui aurait porté le projet européen sur les fonts baptismaux. Bien au contraire.

La situation actuelle rappelle à sa manière le système d’équilibre fragile entre les nations qui prévalait au XIXe siècle, placé sous le signe de la realpolitik européenne. Pas tant celle de Metternich ou de Bismarck que celle analysée par Dostoïevski. Oui, l’auteur de Crime et Châtiment. Lu à la lumière de notre début de XXIe siècle, son Joueur apparaît comme un véritable petit traité politique, qui décrit l’entropie du «système» européen.

Dans la bien nommée Roulettenbourg, ville fictive de l’Allemagne des années 1860, toutes les nationalités d’Europe se bousculent passionnément au bord des tables de jeu, comme prises de vertige. Leur concours forme une sorte de danse folle où les plus aventureux et les plus démunis finissent immanquablement par se ruiner, puis tentent aussi vite de se relancer. Exacerbant les avidités, la fièvre du jeu marque ainsi le triomphe de l’individualisme, chez des personnages que l’appât du gain semble avoir totalement émancipés de leur patrie d’origine. Allemands, Français, Polonais, Anglais, Italiens, sans oublier les Russes, ces trublions si peu orthodoxes: les voici tous mélangés autour de la roulette, un peu comme aujourd’hui à Bruxelles, Francfort ou Davos.

Mais par un curieux effet de bascule, la logique de compétition renvoie finalement les joueurs à leurs stéréotypes nationaux respectifs. Désintégration des liens fondamentaux de solidarité puis recréation à l’envers des vieux réflexes patriotiques, qui servent d’ultime refuge aux égoïsmes menacés: le casino de Roulettenbourg devient la métaphore du désordre européen qui se dissimule mal sous la façade officielle du «réalisme» politique – metternichien hier, bruxellois de nos jours. Impossible de s’entendre sinon devant les circuits de la roulette, où l’on croit jouer son destin, mais chacun pour soi.

Les attroupements de ce genre ont forcément leur protagoniste d’exception. Prêt à tout risquer, il dirige sur lui les regards et donne provisoirement un sens aux ­aspirations contradictoires des autres joueurs, incarne un bref instant leurs rêves ou leurs jalousies, en suggérant qu’il y a peut-être une vie heureuse au-delà du jeu. Ce joueur privilégié, qui veut faire «sauter la banque» avec une fausse insouciance, c’est, chez ­Dostoïevski un jeune précepteur russe, Alexis Ivanovitch, qui a misé ses dernières illusions sur les chiffres de la roulette. Le nôtre s’appellerait plutôt Alexis Tsipras. Comme le héros dostoïevskien, il n’est au fond pas mû par la perspective du jackpot, mais tente de compenser un amour déçu, quitte à se perdre. Si cet homme-là rate son coup, le jeu reprendra de plus belle. On pourra alors se demander quel destin inaccompli il nous faut expier.

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Fiodor Dostoïevski

«Le Joueur»

(Trad. Sylvie Luneau, Gallimard, 1956)

«ous vous êtes endurci, observa-t-il, non seulement vous vous êtes détourné de la vie, de vos propres intérêts, de ceux de la société, de vos devoirs d’homme et de citoyen, de vos amis (car vous en aviez), non seulement vous vous êtes détourné de tout but à part le gain, mais vous vous êtes même détourné de vos souvenirs… Je me souviens de vous à une époque passionnée et intense de votre vie, mais je suis sûr que vous avez oublié toutes vos meilleures impressions de cette période; vos rêves, vos désirs quotidiens ne vont pas maintenant plus loin que pair et impair, rouge, noir, les douze chiffres du milieu, etc., etc.»