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La double vie d’Albertine

Comme d’autres fameux dessinateurs, 
la Genevoise illustre à la fois des albums jeunesse et des livres érotiques. Pour 
«Le Temps», elle a imaginé deux magnifiques sérigraphies

Obscurs objets des désirs. Ce week-end, Le Temps propose une petite série d’articles dédiés à l’érotisme en Suisse, sous ses diverses facettes. Voici le deuxième épisode de notre série.

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Evidemment, il y a un lien de cause à effet – et tant pis pour les cigognes. Il faut généralement en passer par le sexe pour avoir un enfant. Est-ce cette loi biologique qui conduit les dessinateurs à user de leur crayon pour illustrer à la fois des histoires de miches et de mioches? Tomi Ungerer est l’exemple le plus fameux.

Dans son musée strasbourgeois, deux étages évoquent Crictor, Zloty ou Les trois brigands, héros magnifiques d’albums qui élèvent les enfants depuis le milieu des années 1950. Derrière une porte fermée, le sous-sol héberge des croquis trash et des machines à la Tinguely, dont la finalité est par exemple de pilonner l’entrejambe d’une Barbie. Une cohabitation compliquée. En 1969, la parution de Fornicon – dans cette même veine – fait bannir Tomi Ungerer des bibliothèques américaines et des pages jeunesse du New York Times, qui lui avait pourtant décerné trois fois le Prix du meilleur livre pour enfants. Facétieux, en 1993, il glisse discrètement une petite verge et deux roustons sur le chat mélodieux qui orne l’affiche du Montreux Jazz Festival.

Plus proche de nous, Marcel Vidoudez illustra les livres de lecture des petits Vaudois et produisait des gravures pour les coquins du bord du lac. Plus proche encore, Albertine ravit les petits lecteurs de La Joie de lire et les grands des éditions Humus. Elle excelle dans les deux registres, à coups de rondeurs douces et ludiques. Nous l’avons rencontrée pour évoquer la chose dans sa belle et vieille maison de la Genève viticole.

 

C’est par le sexe qu’Albertine a démarré, alors étudiante aux Beaux-Arts. «Je faisais des sérigraphies en noir et blanc, des couples qui se rencontrent et qui s’aiment dans toutes sortes de positions. La question du désir et de ce que signifie faire l’amour titille forcément à 20 ans. Et je dessine autour de ce qui me préoccupe. Cela dit, mon premier dessin coquin remonte à mes 7 ans; une femme nue sur un linge, ravie, avec un monsieur debout qui la regarde. Ma mère l’a conservé.» A la fin de ses études, un professeur lui conseille de montrer ses dessins aux éditions Humus. Dans «ce capharnaüm extraordinaire» se noue une histoire d’amitié et de fidélité qui dure depuis près de trente ans. Là, Albertine expose et participe à des revues collectives.

La promotion d'Humus

A 25 ans, elle rencontre Germano Zullo. Ils s’aiment et aiment inventer des histoires, les traits de l’une se posant sur les mots de l’autre. Michel Froidevaux, directeur d’Humus, leur commande une première parution. Albertine et les trois p’tites Gourgandines, mini-nouvelles aux accents gastronomiques, absurdes ou gentiment sadomasochistes. Les personnages sont ronds et volontiers noirs et blancs.

Le couple poursuit avec un petit livre pour la collection L’Indiscrète. Le Salon de Madame Auguste met très joliment en scène deux bourgeoises s’encanaillant dans un bar à pipes à l’heure où d’ordinaire on boit le thé. Texte et dessins sont empreints d’humour et de légèreté, très loin de toute vulgarité. Plusieurs autres volumes suivront, jusqu’au dernier, publié fin 2017. Pour Faim de corps, c’est Germano qui a écrit à partir des dessins d’Albertine, lesquels ont été réalisés parallèlement à une fresque de 10 mètres pour la dernière Fête du slip. Crayonnés, ils sont moins doux qu’à l’habitude, composés de créatures parfois monstrueuses et de femmes au regard interloqué. «C’est une sorte d’Inferno un peu boschien. Je me questionne beaucoup sur l’existence, la politique, la société et mon dessin renvoie cela. Germano, lui, se prend l’âpreté du monde dans la figure plus fort encore. Il déplace cette lucidité dans ses textes. Je pensais à une grande partouze joyeuse, il a eu envie d’aller aux confins de la bestialité humaine.»

Le sexe doit rester harmonieux

Pour Albertine, le sexe doit rester harmonieux et ludique et sa production en est l’exact reflet. Entre deux publications ou expositions, la quadragénaire s’amuse en créant des objets ou des livres uniques. Un dé aux faces kamasutresques. Un bouquin aux pages tamponnées de la Vénus d’Urbin, que la dessinatrice customise au gré de ses élans, lui ajoutant un sous-vêtement, des poils ou des mini-compagnons pour la transformer en Gulliver. Des «personnages 10 mn chrono», modelés à la hâte et dotés de pénis géants, seins pointus ou fesses colorées. «Un exutoire.»

La littérature jeunesse est arrivée un peu par hasard au milieu de ce joyeux bastringue. Le couple a participé à un concours dans le jury duquel figurait Francine Bouchet, fondatrice de La Joie de lire. L’éditrice repère les talents et leur propose de publier un premier ouvrage: Le Petit Fantôme. Comme avec Michel Froidevaux, une collaboration fidèle se met en place et se poursuit aujourd’hui. «Nous partageons la même philosophie quant à la liberté d’expression, bien que ce mot soit galvaudé aujourd’hui. C’est une maison qui ne s’interdit pas de réfléchir.» Les yeux rient un peu moins tout à coup, lorsqu’Albertine évoque ce «voile de moralité et de droiture qui amenuise le champ d’expression». «Je me pose parfois des questions. Si je représente une maman qui repasse le linge ou une petite dame sur les genoux d’un grand monsieur – que l’on pourrait prendre pour un pédophile du coup, qui va me tomber sur la tête? Je ne fais pas de pédagogie, je raconte des histoires. S’il n’y a pas de Chinois ou d’Africains dans un livre, ce n’est pas que je ne les aime pas, mais juste que le propos est ailleurs!» Les livres d’Albertine et Germano Zullo, magnifiques d’intelligence et de poésie, évoquent pêle-mêle la folie des grandeurs, la course de la rumeur ou le président du monde.


Cette double casquette n’a jamais posé de problème à la dessinatrice. Albertine apprécie la fantaisie qu’offre le livre pour enfants et celle que l’on peut mettre dans le sexe. L’inconnu est un autre liant. «Il y a un mystère sur le temps qui passe et l’enfant que l’on n’est plus, comme il y a un mystère autour du sexe. Si j’avais trouvé la clé, je ne dessinerais plus. Et puis ce sont des sujets graphiquement intéressants», s’enthousiasme la brune aux cheveux courts. En ce moment, l’hyperactive se tourne vers la mode, avec une exposition qui vient de s’achever à Meyrin et une autre prévue en septembre à Morges, toutes deux couronnées d’un défilé. «Lorsque je croise une femme qui porte un manteau en sachant parfaitement qui elle est, qui porte littéralement son corps, je trouve cela splendide. Il y a là bien plus d’érotisme que dans une peau nue.» Albertine réalise également son premier film d’animation, La Femme canon, un stop-motion de 13 minutes destiné... aux adultes.  


Elle n’a pas su choisir et nous non plus. La jeune femme alanguie sur un tronc d’arbre, au milieu d’un lac sombre. Ou ces couples enlacés dans diverses positions, en un joyeux méli-mélo de noirs et de blancs. Nous avons gardé les deux. A l’occasion de notre série spéciale dédiée à l'érotisme, Albertine nous fait la joie de magnifiques sérigraphies. «Je suis abonnée au Temps depuis très longtemps et l’image y bénéficie d’une place importante. Partager mes dessins avec ce journal a donc du sens. Le sujet de l’érotisme, du désir des corps, m’intéresse en outre beaucoup; c’était une autre raison de dire oui.»

La femme sur le tronc est un extrait retravaillé d’une planche à paraître en juin dans le fanzine de bandes dessinées La Bûche. Le méli-mélo a été crayonné pour nous, l’espace d’un week-end. «Ils se répondent. L’un se joue dans l’intimité du féminin, sur un fond sombre. L’autre est plus ludique, dans le dialogue amoureux entre deux êtres, sans autre décor que la feuille blanche. J’avais envie de quelque chose de très graphique. Le trait noir prend sa place dans l’espace blanc, c’est l’évocation d’une valse.» Un pas de deux qui s’inscrit dans la lignée de la fresque de dix mètres réalisée l’an dernier pour la Fête du slip ou dans celle du dernier volume d’Albertine et Germano Zullo paru aux Editions Humus, Faim de corps. Si les hommes sont constitués de noir et les femmes de blanc, ce n’est qu’une manière de jouer avec les déliés et les pleins, sans autre message, assure l’intéressée.

La dessinatrice a opté pour une sérigraphie – «il fallait aller vite» – chez son ami Christian Humbert-Droz, à Genève – «le meilleur de la place». Le format, plutôt petit, a été choisi en accord avec le sujet: «C’est une question de discrétion. Certains afficheront peut-être ces œuvres dans leur chambre à coucher. Je voulais ce côté estampe.» 

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