Portrait

La double vie de Sylvie Roche Buhagiar, avocate et photographe

Elle passe sans peine des conseils d’administration aux semaines de la mode ou aux «townships» sud-africains. Deux vies et tant d’autres

Deux vies, voire plus. Un jour, elle est Sylvie Buhagiar, avocate, passionnée par le droit des affaires et les questions juridiques liées à la culture. Le lendemain, elle est Sylvie Roche, photographe de mode courant les fashion week. L’appeler donc Sylvie Roche Buhagiar parce que tout cela va ensemble, que rien n’est antinomique. Son appartement genevois, à Malagnou, donne à voir au loin le jet d’eau et de près une bibliothèque emplie d’impressionnantes rangées d’ouvrages illustrés (Helmut Newton, Jeanloup Sieff, David Bailey, Alexandre Rodtchenko, René Burri, le Japon de Nicolas Bouvier…). D’antiques Rolleiflex et Hexar garnissent les étagères.

Bousculer Lagerfeld

Entre la juriste et la reporter d’images, la seconde prend tant de place qu’elle semble l’avoir emporté mais la première n’a pas dit son dernier mot. Ne pas oublier que les avocats sont de beaux parleurs. Il y a douze ans de cela, Sylvie Roche Buhagiar s’en est allée visiter les townships du Cap en Afrique du Sud. Seule, en taxi, un petit appareil argentique au cou. Ces bidonvilles sont réputés dangereux mais elle en ressort sans dommage et plutôt fière, avec des trésors imprégnant sa pellicule. Au retour elle déjeune avec Isabelle Cerboneschi qui s’occupe de la rubrique mode au Temps. Lui montre quinze clichés. C’est beau, c’est juste, le regard est affûté, la perception intéressante. «Des photos de mode, ça te dit?» demande Isabelle. Ça lui dit. Sylvie Roche Buhagiar, taille mannequin elle-même, beauté lisse en visage, s’immisce, se confond, s’impose en backstage des défilés. Elle bouscule un jour le tempétueux Karl Lagerfeld, féru de photos lui-même, qui ne s’offusque même pas. Chanel, Dior, Armani, elle shoote les petites Russes qui lui sourient et la comprennent puisque Sylvie parle leur langue.

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En mars, elle «couvrait» la fashion week parisienne, quelque peu plombée par les élections présidentielles à venir, l’instabilité sociale, la menace terroriste et la mauvaise humeur du monde. Chez Dior, elle a photographié des pantalons d’ouvrier, des bleus de travail et des vestes de plombier. C’est farfelu, brindezingue, fashion quoi. Si le monde doit s’écrouler, autant s’amuser, a écrit une chroniqueuse de mode. Sylvie Roche Buhagiar voit souvent ce monde depuis un hublot d’avion.

Marseille, la cosmopolite

Ses rêves de départ sont nés à Marseille, ville de ses premières années, bavarde, bruyante, épicée. Sylvie est une enfant calme, très studieuse, introvertie mais qui bouillonne. «Pas de colère ou de révolte, mais une envie secrète de voir autre chose, aller ailleurs, rencontrer des gens» résume-t-elle. La musique est sa première évasion, elle apprend la harpe et le hautbois. Le trajet qui est long entre le domicile et le Conservatoire est son échappatoire. Elle voit et entend ce qui fait Marseille, son cosmopolitisme, ses immigrés arméniens, libanais, maghrébins, asiatiques, juifs. A hauteur de l’Opéra, elle se souvient qu’elle avait peur à cause des mafieux et leurs tenues ostentatoires, des prostituées qui tournaient autour.

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Elle a 15 ans et veut voir la Russie «parce que je vénérais l’opéra Eugène Onéguine de Tchaïkovski, les vers de Pouchkine et aussi parce que des aïeuls y ont vécu au XIXe siècle, ils tenaient une verrerie». Sylvie Roche Buhagiar est aujourd’hui mère de deux enfants, tous deux adoptés en Russie. Pour s’offrir à l’âge de 17 ans ce premier voyage vers ce qui était encore l’URSS, elle travaille le week-end et durant ses congés d’été. Après le baccalauréat, Sylvie intègre une école d’interprétariat à Londres, poursuit ce cursus à Genève tout en s’inscrivant aussi en droit. Elle devient une brillante avocate spécialisée dans le droit commercial, «métier très difficile» qui la met en contact avec des personnes fortunées aux profils très différents.

Bénévole active

La semaine passée, elle était à Paris auprès de sa clientèle des beaux quartiers tout en s’autorisant quelques échappées dans des lieux décalés ou flamboyants (un parking décati, un ancien poste de transformation électrique, le lycée Henri IV) pour photographier les défilés de la Fashion Week masculine dont les pulls bousillés mais chers de la marque américaine Enfants Riches Déprimés. Elle a vu des mannequins sri-lankais et rwandais «ce qui m’a ravi car la mode bouge, se renouvelle sans cesse». Hors ces rendez-vous très courus et balisés, Sylvie Roche Buhagiar aime les escapades solitaires «qui donnent accès à des mondes méconnus». Comme ces jeunes Africains dont un rituel de la circoncision affuble de grands chapeaux.

Sylvie espère exposer prochainement ce travail photographique au Musée des Confluences à Lyon. Le 8 mai dernier, elle a reçu à Genève l’insigne de Chevalier dans l’Ordre national du Mérite. En hommage à sa double vie mais avant tout à une troisième, très active, dont elle parle peu: le bénévolat. Sylvie Roche Buhagiar préside le Conseil d’éthique commun d’institutions genevoises œuvrant dans le domaine du handicap (Aigues-Vertes, Foyer-Handicap, Clair-Bois), est la vice-présidente du Conseil de fondation de l’Orchestre de la Suisse romande, la secrétaire générale des Grandes Tables du Monde. La liste n’est pas exhaustive.

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Profil

1960: naissance à Paris

1991: premier conseil d’administration en Suisse

1993 et 1995: première fois qu’elle prend dans ses bras ses enfants Natasha et

Dimitri

2005: premières photos dans Le Temps

2014: première couverture dans Marie-Claire Suisse

2017: Chevalier dans l’Ordre national du Mérite

 

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