Deux hommes qui ne se connaissent pas, s’assoient l’un en face de l’autre pour une toute première soirée à parler sports, musiques et alcools. Avec un pinot noir d’Alsace pour rythmer la conversation, ou la débrider quand elle file dans une impasse. Une ambiance certes très «boomer», on le concède, mais une recette toujours gagnante pour quinquas un peu nostalgiques. Et qui se transforme en rendez-vous idéal quand Jo Nesbo est de la partie.

Authentique star du polar scandinave, l’écrivain norvégien a vendu 45 millions d’exemplaires des aventures de l’inspecteur Harry Hole à travers le monde, et ses livres sont traduits dans une cinquantaine de langues. La noirceur de son héros reflète celle de l’âme humaine, et ses balades dans les bas-fonds d’Oslo agissent comme un révélateur des hommes: leurs bons côtés, à l’occasion, mais surtout des lâchetés, de l’égoïsme, et une focale grande ouverte sur le tragique de l’existence et le courage qu’il faut, parfois, pour simplement continuer à vivre. On est ici loin des romans de gare d’un Harlan Coben, aussi prenants soient-ils, ou d’intrigues minimalistes pondues à la chaîne. Jo Nesbo est un homme d’une plume foudroyante et d’une intelligence chirurgicale.

Accords en place

Il goûte très moyennement les tournées promotionnelles, et ça tombe bien, il n’a rien à vendre ce soir-là. Il rentre tout juste de Thaïlande où il a enchaîné les séances d’escalade, l’une de ses passions. Il est détendu, content de parler de tout et de rien, mais on le ramène quand même à son métier. Parce qu’il s’est passé beaucoup de choses dans Le Couteau (Gallimard), pavé de 600 pages sorti en août dernier, d’une densité délectable, qu’il a mis deux ans et demi à fignoler. Il s’agit ici du douzième épisode d’une série inaugurée en 1997 avec L’Homme chauve-souris. Jo Nesbo n’avance pas à l’aveugle. Il a un plan et un destin pour tous ses personnages, depuis toujours. Cette fois, il a décidé de tuer Rakel (ce n’est pas un spoiler, on l’apprend très vite), la compagne de Harry Hole, celle dont l’amour le maintient hors de l’eau depuis des années. Ce n’est pas seulement l’univers affectif de son héros qui s’effondre, mais sa seule raison de vivre.

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A-t-il hésité avant de commettre l’irréparable? Ou avait-il vraiment le choix? «Non, ça faisait partie de l’histoire dans sa globalité, celle que j’ai imaginée voilà longtemps déjà. Quand vous écrivez une chanson, il y a des accords qui se mettent en place malgré vous. Eh bien c’est pareil pour un livre: je suis responsable des personnages, mais seulement jusqu’à un certain point. Il y a des directions dans la narration auxquelles on ne peut échapper. On pourrait lutter contre, mais ce serait sans effet. Si je n’avais pas tué Rakel, je serais allé contre la logique de l’histoire», explique-t-il.

Prix à payer

La Thaïlande, il y file pour se régénérer. Il dit qu’il a toujours su séparer sa vie personnelle de celle de Harry Hole, mais qu’il est malgré tout épuisant de naviguer dans un univers de meurtres en séries, de tortures et d’absence totale d’empathie. Il est bien trop impliqué pour échapper aux effets secondaires: «Je dois quand même aller fouiller au plus profond de moi quand j’écris les scènes les plus dures. J’ai perdu mon frère, mort d’un cancer. J’ai perdu d’autres proches, aussi. Donc la scène où Harry Hole rentre chez lui pour aller reconnaître le corps de celle qu’il aime… Quand j’ai fini un roman, je suis totalement épuisé, j’ai besoin de couper, longtemps. Même si je ne veux pas exagérer: je suis écrivain, c’est moi qui décide jusqu’à quel point l’univers est sombre ou le temps que je dois y passer. Je suis loin de vivre la même chose que ceux qui se lèvent tous les jours pour aller travailler dans ces ambiances-là. Mais il y a un prix à payer, oui.»

Le destin a dû se montrer cruel pour offrir aux lecteurs du monde entier un Jo Nesbo écrivain. Junior le plus prometteur de sa génération, il aurait dû devenir footballeur professionnel. Mais ses deux genoux l’ont lâché, et il a vite accepté le verdict pour basculer dans d’autres mondes. D’abord journaliste économique, puis musicien au sein de Di Derre. Un groupe formé comme une blague dans les années 1990: «On était juste une bande de copains qui jouaient dans les pubs, on devait même payer nos consommations. Jusqu’à ce que des représentants d’une maison de disques nous repèrent par hasard et nous proposent de signer dans la foulée», se souvient-il.

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Suivront quatre albums perchés au sommet des charts, une vie de tournées qu’il n’avait jamais voulue et que personne n’avait imaginée pour lui: «Tous mes potes jouaient dans des groupes à leur post-adolescence, mais moi non. Et quand je m’y suis mis et que j’ai eu du succès, ils étaient là: «Mais comment c’est possible? Il ne sait pas chanter, il ne sait pas jouer! C’est totalement injuste!» Et je ne pouvais qu’être d’accord avec eux (rires). Et ces mêmes potes, quand je leur ai annoncé la publication de mon premier roman, ils m’ont tous dit: «Ben évidemment. Pourquoi tu as attendu aussi longtemps? On savait tous que tu avais ça en toi.»

Art émotif

C’est pourtant la musique qui reste le fil conducteur de sa vie, lui qui a été élevé aux Beatles grâce à son grand frère. Elle est omniprésente dans Le Couteau, et pas seulement parce qu’elle est une pièce essentielle de l’intrigue. On y trouve des hommages répétés aux vrais routards du rock’n’roll, comme Motörhead ou les Ramones. A des choses plus modernes, comme Father John Misty (ce qui se fait de mieux dans le monde indé ces temps-ci).

Il est aussi question d’attaquer en justice un gérant de bar parce qu’il passe de la musique pourrie; gérant qui se prend une claque, bien méritée selon l’auteur, parce qu’il passe des disques de David Gray, («ce putain de David Gray», dans le texte). Jo Nesbo est parfois à fleur de peau quand il parle d’accords essentiels: «Parce que des tas d’événements de votre vie sont reliés à la musique, c’est ça qui la rend si émouvante. C’est un art bien plus «émotif» que la littérature, le cinéma ou n’importe quel autre. Je n’ai aucune forme de défense contre une bonne chanson, ça me fait pleurer malgré moi. A chaque fois que je réécoute les Beatles ou une chanson qui me touche au coeur, j’ai à nouveau 15 ans.»

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Il y aura d’autres références musicales dans le prochain Harry Hole, à coup sûr. Un personnage envahissant qui, jure-t-il, le laisse tranquille pendant ses plages de repos. Mais qui finit par l’appeler et le hanter, tôt ou tard. Il a déjà prévu sa fin. Quand? On ne le sait pas encore. Comment? Elle sera violente, à n’en pas douter, vu le profil de l’inspecteur. Jo Nesbo se veut moins léger quand il évoque ses livres: «Je suis très conscient de mes défauts en tant que musicien, je ne faisais ça que pour le fun. Mais j’essaie de dire des choses à travers mes romans. Même si ce n’est pas toujours évident à capter, j’essaie vraiment de faire passer des messages sur la condition humaine, la morale, sur la liberté qu’on a ou pas de faire certains choix.» C’est une évidence: Harry Hole, à travers la voix de son maître, n’a pas fini d’agir aux limites de la morale, loin, très loin du politiquement correct.