Toshiyuki Horie. Le Pavé de l'ours. Trad. d'Anne Bayard-Sakai. Gallimard, Du Monde entier, 112 p.

Il y a des conversations qui se promènent. On saute d'un sujet à l'autre. Le début est connu, bonjour-bonsoir. Et ça traîne à l'infini: Tu te souviens? Incroyable! Et celle-ci. Elle me fait penser à... Pour en sortir, il faut rompre abruptement.

Le Pavé de l'ours de Toshiyuki Horie est un tout petit livre, 112 pages, un roman, un monde qui se matérialise sous les yeux du lecteur, des images, des mots suggestifs qui s'enchaînent comme si rien ne pouvait les arrêter. Comme dans ces conversations promeneuses auxquelles il emprunte les méandres et la forme. Au début, une phrase idyllique: «Dans cette montagne, envahie par la pénombre qui précède de peu le coucher du soleil, où je m'étais, semble-t-il, égaré sans même m'en rendre compte, je débouchai sur un chemin couvert d'un tapis d'herbes si étranges, tout à la fois souple, rigide comme de la pelouse artificielle, et ponctué de bosses bizarres.»

En fait de bosses et de pelouse, le narrateur est en plein cauchemar. Il chevauche un troupeau d'ours. Et 105 pages plus loin, le livre se termine par une rage de dent; le sucre sur une carie, c'est affreux. C'est abrupt.

Entre-temps, on a encore rencontré l'ours. Celui d'un enfant aveugle, un nounours qui l'accompagne dans sa nuit et dont la mère a fermé les yeux avec deux croix de fil rouge. Et l'ours de La Fontaine, bien sûr, celui du fameux pavé. Un ours solitaire de la montagne qui rencontre un vieillard jardinier. Une amitié se noue. L'animal est chargé de chasser les mouches qui incommodent le vieillard. Et un jour, le pavé, la grosse pierre dont se sert l'ours pour écraser une mouche sur le front de son ami: exit le vieillard. Morale: «Rien n'est si dangereux qu'un ignorant ami,/ Mieux vaudrait un sage ennemi.»

Toshiyuki Horie est Japonais, né en 1964, professeur de littérature française à Tokyo, traducteur et, si l'on comprend bien son récit, chargé d'explorer le territoire littéraire du Japon pour un ou plusieurs éditeurs auxquels il donne des conseils. Il n'a rien d'un sage ennemi. Il est modeste à l'orientale, attentif et affectueux. Il est revenu à Paris, où il a fait ses études, après une longue absence, avec dans ses bagages la traduction en cours d'un ouvrage sur Littré, l'homme du dictionnaire. Ses anciens amis ont tous une existence frénétique. Pas moyen de prendre un rendez-vous. Il se rabat sur Yann, un type tranquille rencontré autrefois lors d'une partie de pétanque. Un glandeur, un peu photographe. Un type avec qui la conversation a la paresse et la douceur d'un petit ruisseau dans les bocages de Normandie. D'ailleurs Littré est né en Normandie, à Avranches. Et Yann est allé habiter dans la région, une ferme de l'arrière-pays, sans que cela ait quelque rapport que ce soit avec l'origine de Littré.

Les deux amis se retrouvent à la gare de Caen. Et s'en vont en voiture vers la ferme. Ils bavardent. Le narrateur évoque un texte où Littré décrit la baie du Mont-Saint-Michel. Ni une ni deux, Yann bifurque et les voilà sur une falaise. «Le paysage qui s'étendait sous mes yeux était celui-là même qu'avait décrit dans son texte Emile Littré il y a cent cinquante ans. Une harmonie inouïe de l'océan et des nuages. Une variation des teintes, si subtile qu'elle laissait croire que quelqu'un manipulait par-derrière les changements incessants de la météorologie, gagnait jusqu'aux extrémités des nuages effilés. Sur la plage découverte au pied de la falaise marchait à pas lents un pêcheur [...].»

Toshiyuki Horie n'en dit rien, mais on devine dans son livre la tension des peintures japonaises. Comme chez Hokusai, la paix de la montagne sacrée avec tout en bas les petites existences humaines, la lumière splendide des pommiers en fleur qui abrite la vie banale et dure. Et dans cette vision du Mont-Saint-Michel, le Mont Fuji avec les cabanes minuscules et les filets au bord d'une mer intense ourlée d'une ligne blanche.

La complexité de l'existence est brouillée sous la simplicité des signes, mais il suffit d'un mot échangé pour qu'elle revienne. La photographie d'un fumoir à viande de porc avec ses cheminées fait surgir l'image des camps de la mort, celle d'une femme dans un théâtre, le souvenir du débarquement à Avranches, celle d'une manufacture de pavés, la fable de La Fontaine. Car rien de ce qui se voit à la surface des choses ne reflète toute la vérité, et la paix d'un mot, d'une phrase, d'une image, d'une rencontre attend l'ignorant ami qui fera surgir la douleur.