Doug Aitken explore depuis vingt ans un monde en mouvement, où les démarcations s’effacent, où l’information se fragmente, où le langage est réduit à des mots qui révèlent l’essence de la condition humaine contemporaine. Sollicité à 48 ans pour cette toute première rétrospective par Philippe Vergne, le directeur français du Musée d’art contemporain (MOCA) de Los Angeles, l’artiste, qui n’aime pas se retourner sur le passé, y a vu l’occasion d’en faire une œuvre à part entière. «Je voulais que le visiteur soit immergé dans un espace sans notion de lieu ou de temps, comme si ces concepts avaient été effacés», explique-t-il. «On a construit des pièces, des corridors, des recoins… Un univers où le spectateur, et non le curateur, est l’auteur de son expérience. Le show est très fluide, c’est une rivière d’images, d’expériences, de questions, un flux qui mène d’une œuvre à une autre.» De fait, le visiteur est, sitôt entré dans la grande galerie industrielle, absorbé par un flot d’images et de sons. Le présent absolu dans lequel il pénètre est multisensoriel, télescopage de sons et d’images dans l’obscurité du labyrinthe conçu par l’artiste.

Un bison dans un motel

Doug Aitken: Electric Earth associe sept vidéos à large échelle, une installation plus récente, Sonic Fountain, à des collages, à ses fameuses sculptures de mots et à d’autres films documentant divers projets publics de l’artiste, qui intervient plus souvent sur des supports inattendus. C’est, en 2009, Sonic Pavilion, un trou de 200 mètres dans la forêt brésilienne où des micros enregistrent le mouvement des plaques tectoniques, ou encore la projection de SONG 1 en 2012 sur la façade du Hirshhorn Museum de Seattle. C’est cette même œuvre qui ici enveloppe le spectateur. Sur un immense écran double face circulaire, 40 personnages chantent tour à tour leur version d’une chanson populaire, faisant glisser mélodiquement l’auditeur d’un univers à un autre.

Cette emprise envoûtante fait effet partout. Dans la pièce où sur chaque face de quatre panneaux géants est projetée migration (empire), cette vidéo où des ­animaux immobiles, comme un bison, apparaissent de manière improbable dans des chambres de motels. Dans Electric Earth, l’une des premières vidéos du Californien, où un jeune homme erre dans un Los Angeles déserté. Ou encore dans un cube de verre fumé où se meuvent, déconstruites, les images de Black Mirror, cette vidéo où Chloë Sevigny énonce des mots sans suite évoquant le processus d’un voyage en avion. «C’est le langage réduit à son essence, comme partout dans mon travail. Pour chaque pièce, j’écris beaucoup, mais je réduis encore et encore jusqu’à ces bribes. Pour moi, l’art c’est réduire et éliminer plutôt qu’élaborer.»

Si la musique et la parole sont omniprésentes dans le travail de Doug Aitken, le son brut l’est également. Sonic Fountain occupe une pièce entière, dans laquelle l’artiste a creusé un puits de presque 7 mètres de profondeur, rempli d’une eau blanchâtre qui s’écoule, goutte après goutte, à partir d’un dédale de plomberie. Des micros souterrains amplifient le son de leur chute. «Je ne voulais pas faire cette œuvre dans le musée, mais en dessous, nous avons excavé des tonnes de terre. La fontaine descend du plafond, au milieu de ces débris, en créant ces rythmes, presque une composition musicale, extrêmement minimale mais hypnotique, qui devient son propre temps, sa propre horloge, qui vous aspire.» C’est souvent la même atmosphère presque post-apocalyptique qui se dégage des œuvres de Doug Aitken, sans doute un effet de son questionnement du temps qui passe.

Pavillons sous l’océan

L’exposition est aussi ponctuée par les fameuses sculptures-mots NOW, MORE ou 1968, par lesquelles l’artiste passe de l’image filmée à l’objet, pour faire du spectateur le protagoniste, celui qui est reflété dans la surface de ces miroirs brisés. Multiples facettes qui font écho à l’esthétique fragmentée de ses installations vidéo et à la multiplicité de son œuvre. «On ne sait pas où une idée va vous emmener, c’est ce qui est fascinant avec la créativité, elle n’est pas linéaire, c’est plutôt comme un système de racines, toutes 
ces directions coexistent et sont connectées. Ce qui m’intéresse, c’est créer une relation différente avec le spectateur. Nous sommes en pleine révolution de l’information, ça modifie notre vision de nous-mêmes, des paysages autour de nous. C’est un moment fondamental que nous vivons et c’est ce qui m’intéresse dans ma pratique de l’art, en faire une forme d’exploration des conditions de vie modernes.»

C’est d’ailleurs la construction d’une nouvelle maison qui donne lieu à une exploration d’une nouvelle forme, un projet qui deviendra œuvre d’art après coup et un concept, celui d’Acid Modernism. «Nous savons ce qu’est le modernisme, mais je voulais une sorte de modernisme hallucinatoire, qui travaillerait avec tous les niveaux de la perception, comme le son ou les jeux de lumière.» Les escaliers sont murés de miroirs, afin que celui-ci se reflète à la manière d’un kaléidoscope. Sur les murs du salon, une photo de la végétation extérieure produit un effet uni, mais fragmenté, par rapport à ce qu’on observe de l’extérieur par la fenêtre. Des micros dans les fondations permettent d’écouter les mouvements du terrain et des tables soniques font office de xylophones. «C’est l’idée de réaliser une vision qui fait naître l’art, qui n’est pas si différent de la technologie. La même ébullition, la nécessité de trouver le langage juste pour une idée. Nous travaillons en ce moment avec la NASA sur un projet qui diffuserait des sons venus de l’espace. Nous avons aussi installé, avec le MOCA et une organisation de préservation des océans, 
trois pavillons sous-marins 
dans le Pacifique, au large de Los 
Angeles.»

Zurich connection

Trois pièces géométriques et interactives, puisque les nageurs pourront s’y glisser, alors que les miroirs des parois refléteront leur environnement marin. «Elles seront aussi connectées en livestream, afin que même dans un café de Zurich on puisse les voir en temps réel. Ça m’intéressait de créer une œuvre qui soit à la fois très isolée et très démocratique en termes d’accès.»

Si Doug Aitken, qui est né en Californie, mentionne Zurich, ce n’est pas par hasard. «La Suisse est le pays où je me sens le mieux, l’endroit où j’ai le plus d’amis en Europe. J’ai un réel dialogue avec certains de vos artistes ou architectes, comme Ugo Rondinone, Urs Fischer, Franz West, Pipilotti Rist, Olaf Breuning, Jacques Herzog et, dans le passé, Fischli et Weiss. Cet attachement est sans doute dû aussi à la chance que j’ai eue d’exposer très jeune chez Eva Presenhuber.» On espère désormais accueillir une telle rétrospective.


A voir

«Doug Aitken: Electric Earth», jusqu’au 15 janvier 2017, MOCA, Los Angeles, www.moca.org