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Mélanie Thierry est Marguerite Duras dans «La Douleur».
© DR

Cinéma

«La Douleur», ou l’amour plus fort que la guerre

Le livre dans lequel Marguerite Duras exorcise la souffrance endurée pendant la guerre et la déportation de son mari inspire un film bouleversant qui perpétue la puissance incantatoire du verbe durassien. Mélanie Thierry incarne puissamment l’écrivaine

Le 1er juin 1944, le résistant Robert Antelme est arrêté par la Gestapo et déporté. En essayant de lui envoyer un colis, sa femme, Marguerite Duras, tombe sur l’inspecteur Pierre Rabier. Commence un jeu du chat et de la souris extrêmement dangereux. Le flic médiocre qui rêve de bibliophilie se sent honoré d’être en compagnie d’un écrivain, «même si c’est une femme». Il essaie de la séduire et de lui arracher des renseignements sur le réseau de résistants dont elle fait partie.

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Manipulation croisée

Marguerite cherche à savoir où se trouve Robert. Elle est très consciente des risques qu’elle encourt auprès du policier: «Il me manipule quand je crois le manipuler. Je suis à sa merci chaque fois que je cours vers lui pour me rapprocher de Robert.» Les camarades de la Résistance échafaudent un plan pour assassiner Rabier. Il échoue. De toute façon, le flic collabo est fini. Le Débarquement a eu lieu, Paris est en instance d’être libéré, les Allemands déguerpissent.

Robert Antelme revient de Dachau en avril 1945. Les privations, les mauvais traitements, le typhus ont fait de lui un fantôme. Un squelette où s’accroche encore un souffle de vie. Donné pour mort, il réussit à se rétablir.

Marguerite Duras consigne ces mois d’épreuve dans deux cahiers qu’elle retrouve des décennies plus tard dans les «armoires bleues de Neauphle-le-Château». Elle affirme avoir complètement oublié ces textes: «Je me suis trouvée devant un désordre phénoménal de la pensée et du sentiment auquel je n’ai pas osé toucher et au regard de quoi la littérature m’a fait honte.» Elle publie ce «Journal» en 1985. Le livre comporte plusieurs récits consacrés aux années de guerre, dont La Douleur, qui relate le retour du déporté parmi les vivants, et Monsieur X. dit ici Pierre Rabier, qui évoque sa relation ambiguë avec le policier.

La pesanteur des jours

Cinéaste rare, qui a travaillé avec Godard et Kieslowski, Emmanuel Finkiel a signé le magnifique Voyages (1999) qui mêle trois destins liés à la Shoah, et divers téléfilms. Dans Positif, le réalisateur dit ne «pas en croire un mot» quand Duras affirme n’avoir pas retouché son «Journal» de guerre. Il a sans doute raison: La Douleur, qui témoigne d’une maîtrise exceptionnelle de l’écriture, ne ressemble guère à un travail de diariste. Le cinéaste remet les deux récits dans l’ordre chronologique et l’admiration qu’il voue à l’écrivaine le porte à citer abondamment le texte en voix off.

Comme il a «la passion des focales longues», Emmanuel Finkiel privilégie les gros plans. Le dispositif permet de suggérer le Paris de l’Occupation à peu de frais (le film n’a coûté que 6,5 millions d’euros). L’intensité des regards tranchant sur le flou des décors fait ressentir avec acuité la violence du drame intime, la peur et la honte des années sombres.

Menottes et revolver

Les activités de la Résistance se révèlent à travers deux figures historiques, Dionys Mascolo, auquel Benjamin Biolay, très classe, prête son dandysme, et François Morland (Grégoire Leprince-Ringuet), qui connaîtra un destin national sous son vrai nom, François Mitterrand.

La «société nazie franco-allemande» se retrouve dans les restaurants du marché noir pour consommer du beurre. Les collabos tremblent car l’heure de rendre des comptes approche. Marguerite se grise de vin, elle n’a plus peur. Rabier veut l’emmener dans son studio. Mascolo est en embuscade. Quatre musiciens au visage grimé comme pour une danse macabre donnent la sérénade qu’interrompt la sirène d’alarme… Cette scène magistrale marque le sommet de la reconstitution historique. Suintant le malaise, ambigu à souhait, Benoît Magimel incarne l’inspecteur Rabier. Il est remarquable en pauvre type, figure veule et venimeuse du mal qui, «l’âme mangée aux mites», pose menottes et revolver sur la table pour rappeler le pouvoir dont il est investi.

Sombre lumière

«Nous sommes encore purs de tout savoir sur ce qui s’est passé depuis 1933 en Allemagne. Nous sommes au premier temps de l’humanité, elle est là vierge, virginale, pour encore quelques mois. Rien n’est encore révélé sur l’Espèce Humaine», écrit Marguerite Duras. La révélation du crime contre l’humanité vient avec Robert Antelme, le mort-vivant rescapé des camps de concentration. Le livre décrit dans le détail son délabrement, son corps étique, ses excréments de malade du typhus, toute réalité physiologique que la décence interdit de montrer.

Finkiel se concentre sur Marguerite. Défigurée par la douleur, elle se dédouble à quatre reprises sous l’effet de la peur, du désespoir ou de la distanciation littéraire – il arrive à l’auteure de troquer au milieu d’un paragraphe la première personne contre la troisième. Sur la bande-son, le violon grince comme un chat à l’agonie avant d’être submergé par les flonflons des petits bals de la Libération, et la liesse populaire isole encore Marguerite. Dans le rôle de l’écrivaine, Mélanie Thierry dégage la lumière sombre et terrible des grandes héroïnes tragiques, de Phèdre, d’Andromaque. Elle est extraordinaire, bouleversante.

«L’Homme qui marche»

L’amour brûle, l’amour s’éteint. Duras creuse au plus obscur du sentiment amoureux. Marguerite se consumait; Robert guéri, elle lui annonce son intention de divorcer. «Etes-vous plus attachée à votre douleur ou à Robert Antelme?» lui demande, lucide et brutal, Dionys, son amant. Elle le gifle, elle l’épouse. De Robert Antelme, on ne verra qu’une silhouette diffuse face à la mer miroitante que la focale longue affine jusqu’à évoquer L’Homme qui marche de Giacometti, parfait emblème de l’auteur miraculé de L’Espèce humaine.


La Douleur, d’Emmanuel Finkiel (France, 2018), avec Mélanie Thierry, Benoît Magimel, Benjamin Biolay, Grégoire Leprince-Ringuet, Shulamit Adar, 2h06.

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