contemporain

Douleurs d’exilés sur un air d’opéra

«Babel after the war» se joue ce soir au Théâtre de Vevey. Une création de théâtre musical par l’écrivain d’origine argentine Alberto Manguel et le compositeur genevois Xavier Dayer

Douleurs d’exilés sur un air d’opéra

Contemporain «Babel after the war» est créé ce soir au Théâtre de Vevey

Une nouvelle œuvre d’Alberto Manguel et Xavier Dayer

Quatre prisonniers vêtus en orange comme à Guantanamo, deux juges en robes de magistrat et deux jurés en tenues de civils: Babel after the war convoque ces personnages sur la scène du Théâtre de Vevey. Une réflexion sur la condition de l’exil menée par l’écrivain d’origine argentine Alberto Manguel et le compositeur genevois Xavier Dayer. Ce soir et demain soir, le metteur en scène Lorenzo Malaguerra insufflera la vie à cette création – un théâtre musical – qui fait le pont entre la vieille légende de la tour de Babel et la société d’aujourd’hui.

Babel after the war est le récit d’un procès dans un tribunal international. Il met en scène quatre prisonniers; quatre figures d’exilés, les uns appartenant à notre passé mythique, les autres au monde contemporain. Soit Ulysse, le Juif errant, le Palestinien déplacé et l’Inuit dépouillé. Au cours du procès, ces prisonniers témoignent dans des langues étrangères incompréhensibles pour les juges (qui parlent en anglais) et les jurés (qui parlent en français). D’où des situations de quiproquos, graves ou absurdes.

Le spectacle est ambitieux. Il conjugue huit chanteurs, quatre musiciens, des figurants et des projections vidéo – avec un traitement graphique des mots. Roland Hayrabedian dirige l’Ensemble Musicatreize de Marseille. «Gardez-nous, pour que nous ne mourions pas/Gardez-nous, pour l’amour de ceux qui sont morts», implorent ces prisonniers qui pourraient être tout autant des réfugiés syriens, se pressant sur des embarcations de fortune à destination de Lampedusa, que des migrants écologiques comme les populations inuites et amérindiennes d’Alaska.

«Moi-même, j’étais une exilée», dit Victoria Harmandjieva. Cette pianiste helvético-bulgare, diplômée de conservatoires en Bulgarie, à Paris et à Genève, est à l’origine du projet. «J’ai été une fille de l’Est et je suis devenue une fille de l’Ouest. Ce n’est que lorsque j’ai choisi de ne pas être entre les deux – dans cet espace d’attente où il y a une non-vie – que j’ai pu devenir moi-même.» C’est elle qui a approché l’écrivain Alberto Manguel, sensible à la question de la langue et de la frontière entre les langues, afin d’aborder la thématique de l’exil. Encore fallait-il adapter le sujet au contexte d’aujourd’hui.

«Je me suis dit que l’idée du déplacement des réfugiés et des émigrés correspondait à une version de Babel, explique Alberto Manguel, au bout du fil. Lors de la malédiction de la tour, non seulement les langues se divisent et se multiplient, mais les ouvriers qui commencent à parler ces langues sont dispersés dans le monde et amènent leur propre langue dans chaque coin où ils sont chassés.» Babel after the war évoque l’effondrement de toute communication entre les êtres et la quête éternelle d’une entente. Un regard frais, mais acéré sur l’état de notre société, sur les néfastes conséquences de la guerre et sur les raisons multiples de l’exil moderne.

Familier du monde de l’opéra, Xavier Dayer avait sa propre appréciation du thème de Babel avant de rencontrer l’écrivain. «Ce thème me renvoyait à l’idée de non-communication – pas forcément au sens dramatique du terme, mais aussi au sens absurde du terme. Alberto Manguel, lui, a amené l’idée de procès. Et il a introduit une note tragique à l’œuvre qui m’a surpris et que je n’avais pas envisagée au départ.»

L’écrivain articule son livret autour d’une poignée de témoignages. «Certains personnages de notre imaginaire occidental sont des nomades réfugiés, des émigrés, que ce soit Ulysse ou le Juif errant», dit-il. Les deux autres prisonniers renvoient à notre époque. «Aujourd’hui, la condition nomade n’est pas seulement due à des raisons politiques – fuir un régime, fuir la censure – mais à des conditions climatiques. Le personnage inuit représente une des centaines de cultures menacées. Et le personnage qui parle en arabe représente, bien sûr, la Palestine.»

A peine entrés dans la salle du tribunal, les prisonniers entament un à un leurs récits. Si le livret de Manguel est écrit intégralement en anglais, ces récits ont été traduits de sorte à retrouver la couleur spécifique de chaque culture. Une façon pour Xavier Dayer d’avoir à l’oreille la prosodie de ces langues si différentes. «J’ai fait enregistrer des extraits du texte original par des personnes parlant grec, arabe et yiddish. Mais, au lieu de prendre leurs paroles telles quelles, j’ai prélevé des phonèmes à l’intérieur de ça.» Une déconstruction du langage qui ajoute à l’incompréhension. «Ces phonèmes s’apparentent aux ruines du langage. C’est comme l’énorme bégaiement de l’état de choc que subissent ces exilés.»

Pour corser l’affaire, deux sténographes prennent des notes au cours du procès. L’une restitue correctement ce qui est dit, l’autre ne comprend pas et fausse la nature des récits. «C’est la situation du procès, poursuit Xavier Dayer, qui ne peut pas vraiment avoir lieu parce qu’on n’arrive pas à se comprendre, à trouver une langue commune.» Musicalement, le compositeur a opté pour l’effectif du Quatuor pour la fin du temps de Messiaen, écrit en 1940 dans un camp de prisonniers. La figure de l’exilé est imagée par un violoniste, qui joue à l’écart de la scène, derrière le public. Cet «être coupé» assiste impuissant au procès, à l’image du public, pris à témoin.

Alberto Manguel juge la condition de l’exilé au XXIe siècle plus préoccupante que jamais. «De nos jours, parce que nous vivons dans un monde complètement contrôlé, surveillé et soumis à des lois économiques, le fait que nous soyons subitement nomades – à la suite d’un conflit ou d’un désastre écologique – et que nous soyons obligés de partir pour nous installer ailleurs n’est pas pris en compte. Or, moi certainement, et peut-être vous-mêmes, n’existerions pas si nous n’avions pas été accueillis quelque part à un certain moment. Nous sommes tous des immigrés.»

«Babel after the war», ce soir et ve 16 mai à 20h au Théâtre de Vevey. Loc. www.theatredevevey.ch et 021 925 94 94.

«Aujourd’hui, la condition nomade n’est pas seulement due à des raisons politiques»

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