Roman

Douna Loup écrit «Les Lignes de ta paume», en suivant le destin d’une étonnante vieille dame

Après «L’Embrasure», son premier roman – Prix Michel-Dentan et Prix Schiller découverte –, cette jeune romancière suisse signe un second roman en forme de dialogues et de portrait, où sa voix se mêle à celle d’une artiste hors du commun

Genre: Roman
Qui ? Douna Loup
Titre: Les Lignes de ta paume
Chez qui ? Mercure de France, 168 p.

La Suissesse Douna Loup est apparue en 2010 dans les rayons des librairies. Elle y avait placé deux livres de sa plume, un Récit d’une traversée du Congo à la Suisse (L’Harmattan) basé sur le témoignage de Gabriel Nganga Nseka, parti du Congo à l’âge de 22 ans, et L’Embrasure (Mercure de France), un roman, un merveilleux conte moderne où le chasseur, l’amour et la forêt tenaient les rôles principaux. Un joli départ en littérature puisque L’Embrasure avait décroché plusieurs prix, dont le Prix Michel-Dentan 2011 – conjointement avec Ogrorog d’Alexandre Friederich (Ed. des sauvages) – ainsi que le Prix Schiller découverte, de la même année. Douna Loup, fille de marionnettistes, née en 1982 en Suisse, a grandi dans la Drôme, voyagé en Afrique et elle est devenue, après divers petits métiers, experte en plantes médicinales et surtout, désormais, romancière.

Un métier? Elle prouve en tout cas qu’elle s’y attache en publiant ce second roman, Les Lignes de ta paume , au Mercure de France. Si la magie de la découverte et le charme puissant de la forêt font défaut à ce nouveau livre, Douna Loup y montre cependant qu’elle possède bien une voix en propre, qu’elle sait faire chanter la langue écrite à sa manière, tournant ses phrases comme personne, répandant sa poésie au ras du sol, au ras des êtres, attentive aux couleurs, aux humeurs, aux gens. Toujours, elle tire ses mots vers une étrangeté, les tord légèrement pour créer une rugosité particulière: «Un jour tu me montreras Roppe. Et je verrai dans son visage d’actualité les accrocs que ton œil retrouvera. Ensemble nous frotterons ses murs comme les parois d’une lampe magique, il s’en échappera les génies du passé.»

Les Lignes de ta paume n’est pas un roman de pure imagination. Comme dans le Récit d’une traversée du Congo à la Suisse, elle pare de sa plume la vie de quelqu’un d’autre. Linda Naeff est celle qui a eu «l’envie, la confiance et la générosité de me confier les éclats de sa vie. Dans ces pages, rien n’est inventé et tout est inventé… comme chaque vie qui se dit, qui s’écrit, qui peint ses propres ombres à la lumière des années portées sur les lignes. C’est du fil tendu entre mots et mots que ce texte est né doucement d’abord, comme un flot souterrain, puis qu’il a trouvé tout à coup son point de jaillissement», dit le «post-scriptum». Linda Naeff a plus de 85 ans et vit à Genève, comme la romancière. Elle est devenue peintre et sculpteur à l’âge de 60 ans seulement et depuis, avec une énergie singulière, elle accumule chez elle des milliers d’œuvres, pur reflet de ses humeurs et de ses rêves, comme elle le raconte et s’en inquiète elle-même sur son site internet ( lindanaeff.populus.org ), auquel renvoie d’ailleurs le livre.

Le récit de cette vie transfigurée est éclaté. Deux voix de femmes se répondent, parlent, se tutoient, s’interrogent à travers de courts chapitres en échos: «Tu me dis que tu n’as pas de pays, pas de patrie, pas de religion, que tu n’as pas eu vraiment de sœurs, même si vous étiez cinq…», interroge la narratrice. «Je veux que tu écrives ma vie. Que tu la poses. La déroules, la dérides, la fasses divaguer dans les lignes», réplique le modèle.

De ce dialogue naît donc un portrait qui dévide, de-ci de-là, les moments de la vie, par petites touches, par saynètes où les plus impressionnantes – là où le roman se condense et prend véritablement son élan – sont dans l’enfance. En particulier, dans la nuit du rapport terrifiant avec une mère gravement dépressive, qui joue sans cesse, à l’insu du père, et en présence de ses filles puis de sa fille toute seule, la comédie effrayante du suicide. C’est glaçant et d’une force qui donne au reste du texte son juste poids. «L’objet glissera entre vous, le canon droit, le canon effleurant ses tempes, elle dira oui, elle pourrait tirer, à quoi bon vivre, oui elle pourrait se l’enfiler au fond de la bouche et appuyer […] et tout serait terminé.»

Avec ce second roman, Douna Loup creuse un peu plus son trou de romancière. Elle a fait du chemin, elle en a encore à parcourir, mais elle nous offre cette chance de voir éclore ses textes, de voir peu à peu naître et s’affirmer une voix poétique, insistante et singulière.

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Douna Loup

Interview

Mise en ligne par les Editions Mercure de France

«Les Lignes de ta paume», c’est pour évoquer la recherche de quelques lignes d’une vie dont on éclaire peu à peu le passé»
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