Roman

Douna Loup, la liberté d’écrire et d’aimer

Dans «L’Oragé», la Genevoise s’attache aux jeunes années de deux poètes malgaches des années 1920, bien réels, Rabearivelo et Esther Razanadrasoa. Ecrit dans une langue superbe, le roman s’offre comme un bain chaud de couleurs et d’émotions

Sous le ciel malgache, Douna Loup signe

une ode à la liberté d’aimer et d’écrire

Dans «L’Oragé», la Genevoise s’attache aux jeunes années de deux poètes malgaches des années 1920, bien réels, Rabearivelo et Esther Razanadrasoa. Ecrit dans une langue superbe, le roman s’offre comme un bain chaud de couleurs et d’émotions

Genre: roman
Qui ? Douna Loup
Titre: L’Oragé
Chez qui ? Mercure de France, 222 p.

De toute beauté. Le nouveau roman de la Genevoise Douna Loup se boit comme un jus de mangue. De page en page, on goûte à ces mots, à ce voyage auquel elle nous convie à Madagascar, dans les années 1920, au cœur d’Antananarivo. L’Oragé , son troisième roman, suit l’éclosion, la sortie de l’adolescence, d’un homme et d’une femme, Rabe et Esther, dans la rutilance de leur jeunesse, deux poètes de l’île rouge, tous deux bien réels et célébrés là-bas, méconnus ici.

En accompagnant ces deux êtres sur une poignée d’années, celles qui comptent double, celles où l’esquisse s’affirme en dessin, Douna Loup signe un hymne à la liberté. D’être, d’aimer, d’écrire. Et aux pouvoirs des mots qui nous sculptent de l’intérieur et permettent de résister, de rester humains.

Car libres, Rabe et Esther le sont étonnamment dans ce Madagascar alors quadrillé par le pouvoir colonial français. Si Jean-Joseph Rabearivelo (1903-1937), dit Rabe, grand nom de la littérature malgache, a laissé derrière lui une œuvre prolixe écrite principalement en français (disponible aux Editions du CNRS), on ne sait que très peu de chose sur Esther Razanadrasoa, qui signait ses poèmes Anja-Z. «C’est en lisant le Journal de 1200 pages de Rabearivelo que j’ai découvert son existence», explique Douna Loup. «Il l’admirait, elle a été son initiatrice. Elle n’écrivait qu’en malgache. Elle menait une vie très libre et s’est mariée tard, ce qui est sacrément courageux pour une femme, «indigène», à Madagascar, dans les années 1920. A partir de ces rares informations, j’ai construit un personnage très largement fictionnel. C’est Esther qui m’a donné le courage ensuite d’oser aborder la figure de Rabearivelo.»

De ce croisement entre documentation et fiction naît un roman éminemment personnel qui vient doucement déplier, au cœur de nos vies, la place laissée à l’expérimentation, à la soif de connaissances, à la liberté. Si l’on est à ce point à l’écoute, c’est que Douna Loup nous met en état de l’être. Elle invente une langue, à la fois intime et épique, proche et scandée, qui laisse circuler le réel, l’agrandit. Une langue qui n’a pas peur de trembler pour laisser entrer le tremblé des vies.

En totale opposition à cette porosité, les mots figés de la presse coloniale de l’époque, dont Douna Loup intercale de brefs extraits, comme des rappels, au fil du roman. Tout est dit dans cette juxtaposition entre une idéologie de domination et de chosification de l’Autre et les bruissements d’Antananarivo, ses parfums, les soirées passionnées entre poètes dans la tiédeur de la nuit, la musique de la langue malgache.

Le moteur du roman se situe dans la transformation des deux personnages: tous deux sont à ce moment de vie où la peau ne semble pas pouvoir contenir les promesses à venir, où l’étendue des possibles bute contre le concret, les doutes, la lenteur des choses: «J’aimerais éteindre mes attentes, mes aspirations sans mesure, savoir comment me devenir», glisse Esther. Et l’on va suivre cette si belle traversée où les êtres, après les tâtonnements, les expériences, trouvent leur voix intime, leur langue. A la fin du livre, Rabe sera devenu pleinement poète.

Esther expérimente les différentes façons d’aimer. Avec Malvoiz, le journaliste français: «Je l’aime d’une étrange façon et peut-être que toute façon d’aimer est étrange. Il y en a tant. Lui, c’est un poumon de force. Un galvaniseur. […] Nous nous épuisons à parler des nuits entières. Et puis ensuite ce n’est que corps.» Avec Vohirana: «Elles ne savent pas ce qu’elles font Esther et Vohirana, elles ne savent pas ce qu’elles dansent en se touchant la lèvre elles ne savent pas ce qu’elles mangent dans leurs baisers elles ne savent pas ce qu’elles peignent à peau nue peau nue.»

Rabe explorent aussi. Esther: «Ce ne sont pas de simples amusements dit-elle, ne consomme pas les corps et les baisers comme tu le ferais avec un objet, tout cela est affaire de Connaissance, Rabe. Plus tu avanceras et plus tu comprendras, connaissance intime et minutieuse de soi. Exploration privilégiée. Le réel. La réalité, sa sève sa substance. […] Il faut prendre tout à cœur et tout bien franchement pour ce que c’est la Réalité, le réel est la seule matière à connaître, car la seule matière qui se dépasse elle-même, et qui va au-delà.»

Ils font un pacte tous les deux, celui de toujours veiller sur l’œuvre de l’autre. Tous deux aiment passionnément leur ville, Antananarivo: «Le jour se lève haut sur la ville, il a une odeur d’épave, une salière ouverte divulgue son salé, le jour éclate, la ville en masse rouge apparaît cerclée de rizières.»

Ils aiment tous deux leur langue, le malgache, et sa poésie. Douna Loup glisse une page de lexique malgache-français pour que le lecteur la goûte. Mais Rabe est aussi tombé en amour pour le français. Même s’il a fui l’école des Pères à 13 ans, jugeant insupportable l’embrigadement religieux, il s’est mis à lire compulsivement et puis à écrire en français: «Je ne sais pas, je l’ai au-dedans cette langue, elle a su faire son chemin et me prendre. Et je me sens fils d’ailleurs. Je suis à ma terre ancienne, mais je donne des fleurs pollinisées, pollen d’ailleurs, pollen du monde ouvert, du français qui ici s’installe. Moi je trouve qu’il nous ouvre aussi…» Esther, elle, sait que cette occupation française n’est qu’une «surcouche»: «Au fond nous sommes là, et même si nous sommes nés dans cette occupation de nos terres, nous sommes ce que nous sommes. Et ils sont en surface. Un jour la surface sera déchirée.»

Rabearivelo trouvera sa langue à lui, «dans cet espace qui tiraillait, cet espace de bataille entre les deux langues […] une langue au-delà qui inclut et surpasse». Le roman s’achève sur ce bonheur. Les années qui suivront seront plus sombres. Rabearivelo se suicidera en 1937.

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Douna Loup

«L’Oragé»

«Il a marché dans les rues mal éclairées et douces comme des cheveux de femme passés sous une eau tiède. L’eau tiède c’est la nuit. La nuit est autour de ses rêves»
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