Au théâtre, il y a cette fonction ancienne, celle du messager qui revient des ruines et qui témoigne. Le Polonais Jan Karski (1914-2000) a joué ce rôle. A l’automne 1942, il visite, si on ose dire, le ghetto de Varsovie, guidé par deux personnalités juives. Il est épouvanté par ce qu’il voit, enfants et mères affamés, cadavres dans la rue, coups de feu nazis au hasard de l’humeur. Il travaille alors pour le gouvernement polonais en exil à Londres, il va alerter le monde. Il rencontre le président Roosevelt en juillet 1943, publie The Story of a secret state en 1944. Cet homme admirable est revenu à la surface en 2009 grâce à l’écrivain français Yannick Haenel dans un récit titré Jan Karski. Aujourd’hui, le metteur en scène Arthur Nauzyciel lui donne sa force théâtrale.

Comment transposer l’étrange récit de Yannick Haenel, où au rapport des faits succède la fiction d’un monologue? Arthur Nauzyciel a imaginé un dispositif en trois parties qui respecte la nature des textes. Dans un fauteuil, Arthur Nauzyciel raconte, comme à un ami, ce que Jan Karski a dit au cinéaste Claude Lanzmann, dans son film Shoah. Il ne nous regarde pas, il soupèse ses mots. Un chant en yiddish balaie un instant la gravité du récit. Arthur Nauzyciel danse, claquettes de salon, puis s’efface.

Le plus fort du point de vue du théâtre arrive. Sur un écran géant apparaît une carte. Des rectangles désignent des pâtés de maisons, des lignes dessinent des rues. On ne voit plus que ça à présent, des tournants, des droites brisées et là-dessus la voix de Marthe Keller, méthodique et endeuillée. C’est cette voix qui nous introduit dans l’enfer du ghetto, qui nous dit comment Jan Karski s’effondre, comment il veut savoir à tout prix. A ce moment du spectacle, il n’y a plus de spectacle, justement: il y a les mots de Marthe Keller et la présence des fantômes. Le théâtre, quand il est grand, est une veillée.

Un théâtre d’ombres

Arthur Nauzyciel, 44 ans, s’interroge sur comment représenter l’histoire de Karski. C’est l’intelligence de son adaptation que d’inventer des formules pertinentes. A l’absence d’images succède un décor, réplique du foyer de l’opéra de Varsovie. Costume serré, l’acteur Laurent Poitrenaux est le Jan Karski rêvé par Haenel. Il parle clair et haché à la fois, il est magnifique dans le récit de l’insomnie. Dans le lointain, parfois, venant de la scène, des applaudissements. Karski est hors champ, son théâtre est d’ombres. A un moment, apparaît une danseuse. Elle figure Pola, cette femme qui a fait revenir Karski à la lumière. Sa présence paraît soudain anecdotique. Poitrenaux est un messager trop rare pour qu’on lui colle une muse.

Jan Karski, Théâtre municipal d’Avignon, jusqu’au 16 juillet (loc. 0033/490 14 14 14)