Cinéma

«Downsizing»: le Lilliputien est l’avenir de l’homme

Et si, pour limiter son empreinte écologique, l’être humain, hypothèse audacieuse, choisissait de rapetisser? Matt Damon est tout petit, mais il fait le maximum dans cette fable pessimiste

Paul Safranek (Matt Damon) est un homme normal de 1 m 78. Il vit à Ohama, Nebraska, avec sa femme Audrey (Kristen Wiig), et donne l’apparence du bonheur. Or cet ergothérapeute est frustré de ne pas avoir fait des études de médecine et la banque lui a de nouveau refusé le prêt qui lui permettrait de quitter la maison décrépite où il végète. L’idée d’un nouveau départ se concrétise lorsqu’il revoit un de ses vieux amis. Celui-ci mesure désormais 12 cm de haut…

Quinze ans plus tôt, au fond de la sombre Norvège, le Dr Asbjørnsen a mis au point un procédé susceptible de réduire le matériel organique. Le «downsizing» s’impose comme un antidote au problème de la surpopulation. Il permet de réduire l’épuisement des ressources naturelles: pour Tom Pouce, un raisin sec constitue un repas complet et trois dés à coudre de bière garantissent déjà une belle gueule de bois… Les gains financiers du rapetissement s’avèrent fort intéressants aussi, puisque pour les mini-humains, un dollar en vaut mille. On se paie un manoir pour le prix d’une maison de poupée et la schtroumpfette porte des diamants à tous les doigts.

En avant l’aventure! Paul et Audrey signent. Mais seul Paul se retrouve au format de poche: Audrey n’a pas réussi à se désister de sa volumétrie réconfortante. Le mari délaissé se retrouve seul et misérable dans sa maison de rêve. La forfaiture de l’épouse n’est-elle pas obscurément liée à la taille du pénis? On pense à cette anecdote des Voyages de Gulliver quand une gourgandine de Brobdingnag se sert de Gulliver comme d’un sex toy qu’elle pose à cheval sur la pointe de son sein…

Araignée géante

Cinéaste mélancolique, Alexander Payne n’est pas du genre à perpétuer l’esprit grivois de Jonathan Swift. Ses films se déroulent immanquablement sur l’ubac du rêve américain. Il fait un bout de route au crépuscule avec un veuf dans Monsieur Schmidt (2002). S’attarde sur les bas-côtés des chemins du vignoble californien dans Sideways (2004). Montre l’envers de la carte postale hawaïenne dans The Descendants (2011). Mène un road movie au ralenti dans Nebraska (2013)…

Il emprunte l’argument de Downsizing à une longue tradition de renversement des perspectives qui remonte à Ulysse, minuscule face au cyclope, passe par les contes de fées (le Tom Thumb des nurseries anglaises et tous ses cousins, Tom Pouce, Jean des Pois verts, le petit Birou, Daumesdick, Nils Holgersson, Petitou…) et Les Voyages de Gulliver, nourrit le roman entomologique, très en vogue dans les années 20, et fait les beaux samedis soirs du cinéma fantastique avec L’Homme qui rétrécit (1957), de Jack Arnold, Chérie, j’ai rétréci les gosses (1989), de Joe Johnston ou Ant-Man (2015), de Peyton Reed. Mais ce n’est pas dans Downsizing qu’on affronte une araignée géante, qu’on se noie dans les corn-flakes, qu’on est aspiré par la bonde de la baignoire, qu’on enjambe un lombric ou chevauche une fourmi…

Utopie sans joie

Le film privilégie la désillusion plutôt que l’émerveillement, favorise le concept au détriment des effets spéciaux (l’explosion finale est édifiante…). Les Lilliputiens n’entrent que rarement en contact avec l’échelle supérieure. Quelques accessoires, un tambourin, une alliance, un bouton de rose plus gros qu’une citrouille rappellent sporadiquement le postulat.

Paul est un représentant morose du futur de l’humanité. Sous le dôme du Schtroumpfland aux pelouses impeccables, il a un boulot de télémarketing sans intérêt et patauge en plein marasme sentimental. Il se lie d’amitié avec Dusan Mirkovic (Christoph Waltz, qui fait entendre un ricanement tarantinesque dans la torpeur d’une utopie sans joie), riche filou et grand fêtard qui trafique entre le macrocosme et le microcosme. Il fait aussi la connaissance de Ngoc Lan Tran (Hong Chau), une Vietnamienne unijambiste plutôt acariâtre.

Au fond d’un fjord

Paul et ses amis font une croisière en Norvège. Au fond d’un fjord, ils débarquent dans la première nano colonie, un village idyllique dont les habitants vivent à l’air libre en harmonie avec la nature. Le Dr Asbjørnsen est désespéré. De gigantesques quantités de méthane se répandent dans l’atmosphère, hâtant la destruction de la terre. Les trotte-menu du nord ont creusé dans le roc et s’apprêtent à s’enterrer dans cette arche minérale…

Downsizing propose une hypothèse science-fictive suscitant des interrogations captivantes. Il pourrait toutefois peiner à trouver son public. Parce qu’il regarde en face la fin du monde, refuse tout sensationnalisme et ne craint pas le pessimisme. Comme toute utopie, le rêve du Dr Asbjørnsen accuse ses limites. Contrairement au corps humain, le bien et le mal ne sont pas réductibles. La société miniaturisée réplique l’injustice sociale. Dans la banlieue de la ville idéale, les gueux croupissent dans des habitations insalubres. Certaines dictatures pratiquent le downsizing sur les opposants. C’est ainsi que Ngoc Lan Tran est arrivée, par voie postale avec quelques concitoyens, sur territoire américain.

Le downsizing n’a pas suffi à soulager la planète de la biomasse humaine. Elle est vouée à la destruction. Mais Paul a retrouvé un sens à sa vie: il aide les mini-miséreux. «Quand on sait que la mort arrive, on porte sur les choses un regard différent», rappelle in fine le film. Il s’agit d’un regard d’amour.


Downsizing, d’Alexander Payne (Etats-Unis, 2018), avec Matt Damon, Kristen Wiig, Christoph Waltz, Hong Chau, 2h16.

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