Roman

Comment le Dr Schwarzberg quitta Lódz pour arriver à Port-au-Prince

Louis-Philippe Dalembert, invité du Salon de Genève, livre une saga qui pare de couleurs vives une sombre histoire de persécutions et d’exils

Avant que les ombres s’effacent, un titre sombre, presque fugace, mais qui cache un récit en technicolor, un récit parti de l’ombre mais qui s’envole vers le soleil, un récit qui naît des brumes d’Europe de l’Est mais qui file vers la lumière poudrée d’Haïti.

Famille juive

Le dernier roman de l’écrivain haïtien Louis-Philippe Dalembert (Les dieux voyagent la nuit, Editions du Rocher, 2006, ou Ballade d’un amour inachevé, Mercure de France, 2011), invité du Salon africain à Genève, dans le cadre du Salon du livre, éclate de couleurs, d’énergie, de rebondissements en tout genre. Pourtant, l’histoire n’est pas, a priori, des plus gaies, puisqu’on y parle d’exil, de persécutions, de fuite et de déracinement, mais aussi, et finalement, de nouveaux enracinements aussi spectaculaires qu’improbables.

Focale sur une petite famille juive de Lódz, qui regroupe trois générations autour d’un père fourreur et d’une mère pieuse. Cette famille de Lódz, des plus typiques – c’est en tout cas ainsi que l’imagine Louis-Philippe Dalembert –, possède pourtant un exemplaire d’un livre plutôt rare en Pologne, un ouvrage de Joseph Auguste Anténor Firmin, De l’égalité des races humaines, écrit en français, et dans lequel la famille cultive la langue de Voltaire, en rêvant bien sûr de Paris.

Errance mondiale

En 1913 vient à naître le petit Ruben Schwarzberg, ainsi prénommé en hommage à la patrie d’Anténor Firmin et par décret de sa grande sœur, lectrice passionnée de l’ouvrage. Dès le départ, il est clair que l’enfant doué, chéri de sa grand-mère, de sa mère, de sa tante et de sa sœur, deviendra médecin. Il s’exécute, ce n’est pas à ça que tient le suspense. Pas de suspense non plus, hélas, dans ce qui attend la famille. Les pogroms chassent les Schwarzberg de Pologne. Ils fuient à Berlin, où la montée de Hitler ne leur laissera guère le choix. Il faudra fuir à nouveau et, cette fois, se séparer. Mais où s’en aller? Si, pour une part de la famille, la question est vite réglée, il n’en va pas de même pour le jeune docteur Schwarzberg et pour son oncle qui commencent une errance aux dimensions mondiales.

Louis-Philippe Dalembert en fait même les passagers du Saint-Louis, ce bateau allemand qui, en mai 1939 quittera Hambourg en embarquant quelque 900 juifs à destination de Cuba. Malgré l’implication du capitaine, malgré les visas, chèrement payés, La Havane ne les laissera jamais débarquer. Le bateau repartira pour Anvers, le capitaine ayant obtenu la promesse d’un asile de la part de quelques pays européens, dont la France. Ruben Schwarzberg ne le sait pas encore, mais ce retour forcé est en fait un visa pour Haïti, où il fera finalement sa vie.

Super-héros

Le charme atypique du livre, c’est qu’il donne le beau rôle à toute une série d’Haïtiens, qui déboulent à chaque étape de l’errance polonaise, comme des anges providentiels. Chaque fois que le docteur Schwarzberg se retrouve en mauvaise posture, voilà que surgit un homme ou une femme d’Haïti, souvent poète, et prêt à le dépanner. Ces interventions continues de «super-héros» haïtiens aux méthodes bien à eux et qui prennent le petit Ruben, personnage plutôt réservé quoique très déterminé, sous leur aile, insuffle une dynamique, un esprit comique et épique au roman. Il repeint de couleurs vives les souffrances des juifs à l’aube de la Seconde Guerre mondiale. Certes, il y a quelque chose de naïf, dans le tableau, mais aussi de généreux et de drôle. On est heureux comme un gosse, quand le preux chevalier haïtien sauve in extremis des griffes des nazis et de Français un peu trop collabos notre bon héros.

Et cela permet à Louis-Philippe Dalembert de rappeler un fait peu connu, de ce côté-ci de l’Atlantique: la déclaration du 12 décembre 1941, où «la république indépendante, libre et démocratique d’Haïti déclara les hostilités au IIIe Reich et au Royaume d’Italie». Un acte symbolique, certes, mais dont on se doute qu’il ravit un Haïtien à la peau pâle, nommé Ruben Schwarzberg, et arrivé depuis peu dans un pays où il venait d’être accueilli à bras ouverts: un pays où «tout le monde vient d’ailleurs […]. Les racines des uns se sont entremêlées à celles des autres pour devenir un seul et même tronc.»


Louis-Philippe Dalembert, «Avant que les ombres s’effacent», Sabine Wespieser, 296 p.

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